Bombardements à Gaza : "On entre dans une partie de bras de fer qui va devenir ingérable"
L'armée israélienne a mené mardi plusieurs frappes sur l'enclave palestinienne tandis que les négociations pour la poursuite de la trêve sont toujours au point mort.
- Publié le 18-03-2025 à 14h32
- Mis à jour le 18-03-2025 à 15h54

L'armée israélienne a mené de violents bombardements sur la bande de Gaza mardi, faisant plus de 413 morts, selon le ministère de la Santé de l'enclave administrée par le Hamas. Dans un communiqué, le gouvernement israélien a pour sa part affirmé que ces bombardements font "suite au refus répété du Hamas de libérer nos otages ainsi qu'à son rejet de toutes les propositions qu'il a reçues de l'envoyé présidentiel américain Steve Witkoff et des médiateurs".
Le mouvement palestinien a également annoncé la mort de plusieurs responsables et du chef de son gouvernement à Gaza, Essam Al-Dalis, lors des frappes. Il a aussi averti que ces attaques violaient "unilatéralement" la trêve et mettaient en péril le sort des otages toujours en captivité. Selon le groupe armé, Washington porte "l'entière responsabilité des massacres des femmes et des enfants à Gaza" de par son soutien "illimité" à Israël.
L'offensive israélienne, baptisée "Force et Épée", survient deux mois après la conclusion du cessez-le-feu à Gaza le 19 janvier. En six semaines, le Hamas a libéré une trentaine d'otages en échange de près de 2 000 prisonniers palestiniens. Mais, depuis la fin de la première phase de cette trêve, le 2 mars, les belligérants n'ont pas réussi à s'entendre sur les négociations de la deuxième phase visant à libérer la soixantaine d'otages restants et à mettre fin au conflit.
Thomas Vescovi est doctorant en sciences politiques dans le cadre d'une co-tutelle entre l'ULB et l'EHESS (École des hautes études en sciences sociales, Paris). Spécialiste des relations entre la société israélienne et le peuple palestinien, il décrypte pour nous les enjeux de la situation.
Ces frappes signifient-elles la fin de la trêve à Gaza ?
On ne demande pas la poursuite d'une phase de trêve en bombardant massivement toute la nuit. De manière globale, deux stratégies s'opposent aujourd'hui. La première, celle menée par la Ligue arabe, est de proposer un plan de reconstruction de l'enclave sans en déplacer la population et, à terme, d'engager un processus politique pouvant potentiellement déboucher sur un État palestinien. La seconde, celle [du Premier ministre israélien] Benjamin Netanyahou et [du président américain] Donald Trump, vise à vider Gaza de la totalité, ou au moins d'une partie, de ses habitants – elle est d'ailleurs inscrite dans le plan de l'état-major israélien au moins depuis l'hiver 2023. Désormais, ces deux stratégies sont en train d'entrer en confrontation, car Israël et les États-Unis ont exigé du Hamas la libération immédiate de tous les otages, ce à quoi le groupe armé s'oppose dans les conditions actuelles. On sait également qu'environ 50 000 soldats israéliens ont été mobilisés autour de Gaza dans une potentielle nouvelle offensive terrestre, qui serait cette fois peut-être plus localisée.
Les otages sont-ils toujours considérés comme un objectif militaire officiel pour Israël ?
On se retrouve aujourd'hui dans la même configuration que celle dans laquelle on a été tout au long de l'année 2024. Le Hamas sait à quel point les otages israéliens lui assurent une survie politique, car ils lui permettront de négocier la reconstruction de l'enclave et de nouvelles libérations de prisonniers palestiniens. Mais s'il les libère tous demain, sans avoir reçu d'assurances ou de contreparties sur Gaza, le peuple gazaoui aura l'impression d'avoir dû subir tous ses sacrifices pour rien.
Et Benjamin Netanyahou fait le même calcul : les élections législatives israéliennes sont prévues en 2026 et sa position est très fluctuante dans les sondages. Céder au Hamas, c'est donner à son électorat l'impression qu'il a été faible, ce qui est hors de question pour lui. De même, il sait que le jour où tous les otages sont rentrés chez eux, a fortiori s'ils reviennent aux conditions du Hamas, sa carrière politique est terminée. Il souhaite donc absolument maintenir une stratégie de guerre permanente avec le mouvement palestinien et tenter par tous les moyens de garder sa coalition gouvernementale en place. Cette dernière comprend de fait des figures d'extrême droite souhaitant autant que possible mettre la main sur une partie de la bande de Gaza. In fine, si les otages meurent en captivité, il suffira au Premier ministre d'accuser le groupe armé en disant qu'il ne lui a pas laissé le choix. C'est de la stratégie de communication politique, même si elle est cynique.
Quelle réaction attendre du Hamas ? Va-t-il céder à la pression israélienne ?
Le Hamas n'a plus les mêmes soutiens et la même force qu'avant. Certes, il a réussi à reformer en partie ses bataillons, mais je doute qu'ils disposent d'une formation militaire, donc je suis sceptique quant à sa capacité de tenir tête à une offensive. Mais Israël fera de toute manière face à une résistance au sein de l'enclave. La porte de sortie du Hamas, c'est de montrer aux pays engagés dans un processus de reconstruction de l'enclave (dont la Ligue arabe) une forme de bonne volonté. C'est pourquoi il a annoncé à plusieurs reprises qu'il ne souhaitait plus administrer Gaza et qu'il était prêt à se retirer dans le cadre d'un potentiel accord.
Mais sa ligne rouge a toujours été la démilitarisation du groupe. Et c'est exactement ce que Washington et Tel-Aviv exigent aujourd'hui pour poursuivre l'accord de trêve. On entre dans une partie de bras de fer qui va devenir ingérable. Car, du point de vue palestinien, on est face à une population sans État, sans forme de protection ou de sécurité, à qui on demande de remettre les dernières armes qu'ils possèdent. Ce qui est bien sûr "inentendable" pour les Gazaouis.
Comment envisagez-vous la suite du conflit ?
Les États-Unis ont redoublé leur pression contre l'Égypte et la Jordanie pour les forcer à accueillir sur leur territoire la population de Gaza. Ces deux pays ne pourront résister à la pression américaine que si se tient derrière eux la Ligue arabe, voire certains pays du Sud (dont ceux parties à l'Organisation de la coopération islamique, OCI) et peut-être aussi des États européens. Ils doivent soutenir le plan de reconstruction proposé par Le Caire car il s'agit du seul plan pragmatique permettant de revenir à une forme de pacification des relations entre Israël et le peuple gazaoui et pouvant déboucher sur un processus politique. La question sera désormais de savoir si ce plan a une chance d'être discuté, ce qui se jouera auprès de la communauté internationale, ou si les poids lourds Netanyahou-Trump vont tout balayer sur leur passage.

