"La crédibilité européenne a fondu comme neige au soleil" : comment expliquer le rôle croissant des pays arabes au sein de la diplomatie internationale
Sur la scène internationale, les pays arabes jouissent d'une influence grandissante, notamment en matière de diplomatie. Comment cela s'explique ? Quelles sont les conséquences pour les pays européens ? Éclairage avec Elena Aoun, professeure de relations internationales à l'UCLouvain.

- Publié le 25-03-2025 à 20h14
- Mis à jour le 27-03-2025 à 13h41

La situation géopolitique actuelle révèle le rôle croissant de certains pays arabes au sein de la diplomatie internationale. Les conflits russo-ukrainien et israélo-palestinien ont mis sur le devant de la scène des puissances telles que l'Égypte et l'Arabie saoudite. Faisant du Moyen-Orient l'épicentre des négociations internationales qui se jouent aujourd'hui.
Elena Aoun, professeure de relations internationales à l'UCLouvain, nous explique les raisons de cette influence grandissante et met en garde sur les résultats réels de ces négociations.
Comment expliquer cette influence de plus en plus importante pour certains pays arabes dans le cadre de négociations internationales comme celles que l'on voit actuellement ?
Pour Gaza, c'est relativement cohérent dans le sens où Gaza fait partie de la région arabe avec plein d'enjeux qui touchent au premier chef les différents états de la région. C'est un peu plus inédit pour l'Ukraine. Ce qui permet de l'expliquer, c'est que contrairement à d'autres diplomaties, les diplomaties arabes parlent quasiment à tout le monde. Donc le Qatar parle au Hamas, la plupart parlent également à la Russie, en plus de parler aussi à l'Ukraine. C'est un élément qui permet d'expliquer le rôle accru de ces États en matière de négociation.
Mais il est aussi intéressant d'insister sur l'éléphant dans la pièce, à savoir la marginalisation quasiment totale de l'Union européenne. Vous avez une administration Trump qui est très assertive et qui, quelque part, distribue les rôles. Je pense que ça mérite d'être souligné quand on réfléchit à la montée en puissance du rôle des États arabes en matière de négociation.
Est-ce que cela montre un affaiblissement de l'Union européenne ?
L'Europe est très peu assertive malgré toutes les gifles qu'elle est en train de recevoir, notamment de la part des États-Unis. On la voit toujours dans l'ombre de ces derniers, osant à peine prendre des positions plus affirmées. Ils se sont laissés presque insulter par le vice-président américain, sans véritable réaction.
On voit se cristalliser une grande faiblesse européenne et une sorte de décentrement de la diplomatie internationale au profit d'acteurs, qui parlent avec tout le monde, d'une part, et qui sont peut-être plus en cohérence dans leurs postures, d'autre part. L'Union européenne dit être attachée au droit international mais on voit bien que dans certaines circonstances, les faits ne sont pas en conformité par rapport aux valeurs affichées. On peut penser notamment au cas de la Palestine et de Gaza plus particulièrement. Alors que, de leur côté, les États arabes n'ont jamais rien professé en matière de droit international et ils continuent d'avoir une logique essentiellement transactionnelle qui n'est pas construite autour de valeurs qui seraient répétées et érigées en tant que boussole de leur action internationale.
Comment ces États voient l'Union européenne ?
L'Union européenne déçoit énormément dans le contexte des crises actuelles. On voit bien à quel point elle est désorientée par l'attitude des États-Unis et, à l'évidence, incapable de s'affirmer face à une diplomatie américaine qui va dans tous les sens et qui est contraire au droit international. Rappelons qu'il y a au moins un territoire européen, le Groenland, qui est explicitement convoité par les États-Unis. Au-delà des mots, et encore c'est édulcoré, on ne voit rien venir.
Donc, si on rajoute à cela le fait que l'Union européenne s'est juste drapée dans sa dénonciation de la Russie, a quasiment refusé d'être davantage dans l'exploration de solutions avec Moscou et ses attitudes permissives par rapport à ce qui se passe à Gaza au regard des positions traditionnelles de l'Union européenne. On se rend bien compte que vue du Moyen-Orient, la crédibilité européenne a fondu comme neige au soleil.
Y a-t-il des craintes des pays arabes vis-à-vis de Washington, qui entraînent une certaine volonté d'initiatives sur la scène internationale ?
L'implication du Qatar et de l'Égypte dans les tentatives d'obtenir un cessez-le-feu à Gaza est bien antérieure à l'arrivée au pouvoir de Trump. C'est des rôles que les deux pays ont cultivés durant les dernières décennies. On se souvient, par exemple, du rôle du Qatar dans l'une ou l'autre crise libanaise. L'Arabie saoudite a pu avoir un rôle beaucoup plus ambigu dans le cas libanais, dans le cas de la Syrie, avec une diplomatie du tout ou rien. Donc une diplomatie de grande diva, si je puis dire.
Il faut surtout se souvenir de la proximité entre l'Arabie saoudite et l'administration Trump dans sa première monture entre 2016 et 2020. Vous avez une même approche, extrêmement transactionnelle, des affaires internationales, des affaires régionales, et qui ne mettent pas les normes juridiques et les valeurs internationales au cœur de ces interactions.
Concernant Gaza, il est évident que ces États essaient d'éviter le pire, étant donné la potentielle éviction de plus de 2,2 millions de Palestiniens hors de Gaza et la situation en Cisjordanie, à Jérusalem-est. C'est de nature à déstabiliser très profondément ces États. D'où peut-être cette volonté de prendre un peu le taureau par les cornes. Mais la crédibilité de ces États-là, de cette diplomatie-là est un peu balayée par M. Trump qui n'a pas applaudi le plan arabe pour Gaza et, qui plus est, a donné son feu vert au gouvernement Netanyahu pour reprendre unilatéralement la guerre à Gaza, en dépit du cessez-le-feu obtenu notamment par l'Egypte et le Qatar.
On est dans une période de très grand flou. On voit bien que les acteurs de la région tentent d'avancer leurs pions en essayant d'être proches des États-Unis, tout en essayant de se prémunir des sauts d'humeur et des caprices de l'administration Trump II. Mais il faut voir si sur le long terme, les négociations auxquelles ces États seront associés permettront d'obtenir des résultats viables et concrets.
Que gagne l'Arabie saoudite en se positionnant comme hôte des négociations entre l'Ukraine et la Russie ?
Elle monte en grade, c'est évident. Traditionnellement, ce genre de conflit, surtout un conflit en territoire européen, n'était pas du tout du ressort d'États arabes, y compris l'Arabie saoudite. Donc c'est une véritable montée en grade et c'est, quelque part, un retour dans le giron international en tant qu'acteur légitime. Je pointe cette dimension, car l'Arabie saoudite est régulièrement épinglée pour des violations des droits humains en interne, mais également en externe. On peut se souvenir de son enlisement dans le conflit au Yémen depuis 2015, avec des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité, etc. Il y a aussi l'assassinat terrible de Jamal Khashoggi, le journaliste opposant, qui est passé par pertes et profits. Donc aujourd'hui, plus personne n'en parle.
L'Arabie saoudite a tout intérêt à assumer ce genre de "rôle", car cela lui donne une nouvelle position de puissance montante sur un mode pragmatique, transactionnel, et ne reposant plus sur des valeurs et des normes internationales. Et c'est ce qui fait peur, notamment à l'Ukraine, parce que dès lors que vous supprimez une norme internationale, la boussole du droit international ancrée dans la Charte des Nations Unies, vous risquez d'être perdant quand vous êtes l'Ukraine.
J'insiste cependant sur la nécessité d'observer les résultats à court, moyen et long terme. En tant que spécialistes dans le domaine de la résolution des crises et des conflits, ce que nous voyons ne semble absolument pas solide. On est vraiment face à des apprentis sorciers, que ce soit à Gaza, au Yémen, en Syrie ou en Ukraine. Il y a plein d'interrogations parce qu'une négociation peut avoir l'air d'être extrêmement efficace, mais déboucher sur un désastre. Et à cet égard, je nous renvoie collectivement au fameux "deal du siècle", qui avait été promu par la première administration Trump, les fameux accords d'Abraham, qui, à l'évidence, n'ont absolument pas apporté la paix dans la région. Ce qui s'est passé le 7 octobre 2023 en est l'indice le plus terrible et le plus amer.
