Le Pakistan prend l'eau
Des pluies torrentielles ont fait plus de 90 victimes dans le nord du pays. A Peshawar, de gigantesques rats s'attaquent désormais à la population. De quoi mettre une nouvelle fois en lumière le très faible niveau de développement de la région. Analyse.
- Publié le 09-04-2016 à 14h10
- Mis à jour le 09-04-2016 à 14h19

Les pluies torrentielles qui s'abattent sur le Pakistan depuis le week-end dernier ont plongé le nord-ouest du pays et une partie du Cachemire dans le chaos. En moins d'une semaine, plus de 1 200 habitations ont été endommagées par les trombes d'eau ou les glissements de terrain meurtriers qu'elles ont provoqués. Le dernier bilan fait état de 92 morts, mais il pourrait se révéler bien plus lourd puisque la plupart des villages de cette région montagneuse restent difficilement accessibles aux secours, qui peinent à atteindre les victimes et à les sortir des décombres.
Cette situation est loin d'être inédite. Cette année, quelque 250 000 personnes auraient officiellement été affectées par la météo capricieuse. En 2015, on déplorait déjà 81 morts et 300 000 victimes. Situé dans une zone sensible, le pays est régulièrement la cible d'épisodes météorologiques intenses, et ses infrastructures n'y sont toujours pas adaptées.
"Même les chats ont peur"
Depuis quelques semaines, il y a pourtant une petite nouveauté dont les habitants se seraient bien passés. A Peshawar - ville de 2,5 millions d'habitants parmi les plus pauvres du pays - les riverains sont envahis par les rats. Pas n'importe quels rongeurs : des rats "géants" mesurant jusqu'à 30 centimètres qui prolifèrent autour de l'égout à ciel ouvert qui traverse la ville, et grignotent tout ce qu'ils peuvent se mettre sous la dent. "Ils rongent tout , souligne Hammad Khan, un habitant . La nourriture, les habits, les structures des maisons. […] Même les chats ont peur d'eux." "J'ai été réveillé par les cris de mon bébé et j'ai retrouvé un rat avec lui dans son lit , a expliqué un autre résident à un journaliste américain . J'ai tué ce rat, mais il y avait des traces de sang et de morsures sur le visage de mon bébé."
Un ministre de la province de Khyber Pakhtunkhwa, où se situe Peshawar, a confirmé cette semaine qu'au moins cinq bébés avaient perdu la vie à la suite de morsures de rats lors des trois dernières années. Selon le maire de la ville, huit nourrissons auraient succombé à des attaques des rongeurs lors des douze derniers mois, ajoutant encore à la psychose qui s'est logiquement emparée des habitants.
Explosion des théories du complot
De taille inhabituelle pour la région, ces rats font désormais l'objet de toutes les spéculations et alimentent à foison les théories du complot. Surpeuplées, inondées et remplies des déchets, les rues de Peshawar constituent un lieu de villégiature idéal pour nos amis les rongeurs qui y trouvent largement de quoi s'alimenter. Mais pour certains habitants - interviewés par le "Washington Post" - les problèmes ont réellement commencé après les inondations de 2010 et 2012. Délogés de leurs abris, les rats auraient été contraints de quitter les montagnes proches de la frontière afghane. D'autres estiment que ces bestioles sont particulièrement dodues parce qu'elles ont probablement fait bombance sur les bases militaires américaines d'Afghanistan, avant de se glisser dans les camions chargés de rapatrier les vivres des soldats américains au Pakistan.
"Des rats OGM pour tuer les musulmans"
Une troisième théorie, elle aussi relayée par le quotidien américain, n'écarte pas la possibilité que ces rats hors de proportion soient arrivés à Peshawar dans les valises des réfugiés venus des zones pakistanaise tribales, où les rumeurs font état de rongeurs énormes depuis des siècles. Mais certains habitants de la région n'excluent pas l'hypothèse d'une attaque aussi sournoise que maléfique : une modification génétique volontaire desdits rongeurs par une puissance étrangère qui les aurait ensuite lâchés sur Peshawar pour "terroriser les musulmans".
Quelle que soit l'origine du fléau, son ampleur est telle que les autorités de la ville ont finalement décidé de mettre à prix la tête de ces rats mutants pour inciter les habitants à les exterminer eux-mêmes. De la mort-aux-rats a été distribuée gratuitement à toute personne en ayant fait la demande, et les riverains peuvent désormais empocher de 25 cents et 3 euros par tête de rongeur exterminé.
Le pays est victime de son urbanisation
La guerre est déclarée. Les rats ont envahi Peshawar et le problème est devenu si grave que le 18 mars dernier, la Haute Cour a demandé un rapport au gouvernement provincial pour déterminer comment les rongeurs avaient pu proliférer à ce point. Les fonctionnaires de la ville n'auront pas besoin de chercher bien loin pour trouver la source du problème. La crise des rats qui frappe Peshawar devait exploser tôt ou tard, et les meilleures campagnes de dératisations n'auraient sans doute pas pu empêcher la catastrophe. Car depuis dix ans, l'agglomération fait face à une pression démographique unique au monde.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. En 2007, la population de la ville était estimée à 1,2 million d'habitants. Six ans plus tard, en 2013, le chiffre était multiplié par deux. D'après l'UNFPA, le fonds des Nations unies pour la population, la barre des 2,5 millions d'habitants avait alors été franchie. Ce rythme est deux fois plus élevé que la moyenne nationale : la population urbaine du Pakistan augmente de 3,3 % par an. Que s'est-il passé ?
La chasse aux insurgés
Il y a d'abord eu la guerre lancée par l'armée contre les talibans dans les zones tribales et les districts de Swat et Dir. Dans ces régions situées à moins de trois cents kilomètres de Peshawar, des centaines de milliers de soldats ont fait la chasse aux insurgés. Les offensives lancées à partir de 2008 dans la région de Khyber, puis à Swat, Dir, et au Waziristan du Sud ont été suivies, en 2014, par une opération militaire dans la région du Waziristan du Nord, à la frontière afghane. Cinq millions de personnes ont fui les combats. Plus d'un million aurait trouvé refuge à Peshawar, chez leurs proches ou dans des camps de fortune. Cet afflux a accentué la pression sur des infrastructures à bout de souffle, en particulier les égouts et les décharges.
Migration des campagnes
Pour ne rien arranger, voilà plus de trente ans que Peshawar, tout comme les grandes villes du pays, accueille chaque année des milliers de migrants venus des campagnes. Cet exode rural s'est accéléré à cause des inondations en série qui ont frappé le nord-ouest du Pakistan ces dernières années. En 2010, puis en 2012 et 2013, des pluies torrentielles ont fait déborder les fleuves, détruisant les récoltes et les maisons, poussant les petits paysans sans travail vers la ville.
Avec cette vague de migrants, l'agglomération s'est étendue autour du centre historique en direction du sud, dans ce que les autorités appellent Town IV, le quartier numéro quatre. Des habitations illégales et des bidonvilles y ont poussé comme des champignons si bien que, d'après les estimations, 60 % à 70 % des logements de Peshawar seraient insalubres ou illégaux. Ils ne sont pas reliés aux égouts et sont privés d'eau courante. Bref, l'endroit rêvé pour les rats.
Du jamais-vu depuis dix ans
L'invasion de Peshawar par les rongeurs est du jamais-vu depuis dix ans. Il est à craindre que ce type de crise se reproduise dans les années venir, et pas seulement à Peshawar. L'urbanisation s'est accélérée au Pakistan à partir de 1981 si bien qu'en 2014, presque 40 % de la population résidait dans les villes. Cela représente 72 millions de personnes, l'équivalent d'un pays comme la Turquie. Pire, la moitié des citadins s'entassent dans neuf villes seulement, en particulier à Karachi. La capitale économique compterait pas moins de 20 millions de résidents d'après les estimations de la police.
Face à cette explosion démographique, les infrastructures ont du mal à suivre. Le pays a besoin d'au moins neuf millions de logements supplémentaires selon un rapport du ministère du Changement climatique dévoilé en avril 2015. Une estimation qui paraît basse puisque ce même rapport admet que la moitié de la population urbaine vit dans des bidonvilles. Soit 36 millions de personnes.