La Belgique met fin aux exportations de pesticides interdits dans l'UE : "Ce qui n'est pas bon ici ne l'est pas ailleurs !"
L'interdiction d'exporter des pesticides produits en Belgique mais interdits d'utilisation en Europe a été validée en Conseil des ministres. Une étape importante pour la ministre fédérale de l'Environnement Zakia Khattabi, qui porte ce projet d'arrêté depuis décembre 2022.
- Publié le 23-06-2023 à 10h07
- Mis à jour le 23-06-2023 à 15h09

Acétochlore, mancozeb, thiamethoxam… Ces noms de pesticides, de fongicides ou d'insecticides ne vous disent peut-être rien. Pourtant, au cours des derniers mois, tous se sont retrouvés au centre de polémiques et d'enquêtes prouvant qu'ils avaient été exportés hors de l'Union européenne… malgré l'interdiction de leur utilisation sur le territoire des Vingt-sept. Un enjeu abordé dans l'enquête "Champs d'horreur", publiée début juin par Paris Match Belgique et LN24 +. Celle-ci mettait en évidence les conséquences humaines et sanitaires désastreuses de ces exportations vers le Pérou, mais aussi les répercussions pour les citoyens des États membres.
La Commission européenne a lancé le 8 mai dernier une consultation sur d'éventuelles mesures pour arrêter l'exportation de ces produits chimiques interdits dans l'UE. La Belgique a décidé pour sa part d'anticiper : ce vendredi matin, le Conseil des ministres a approuvé le projet d'arrêté royal interdisant l'exportation de certaines substances dangereuses vers des pays non membres de l'Union européenne, porté par la ministre fédérale de l'Environnement Zakia Khattabi (Ecolo) et le ministre fédéral de la Santé Frank Vandenbroucke (Vooruit).
Mettre fin aux doubles standards
Jonas Jaccard, chargé de plaidoyer de l'ONG Humundi et de la campagne Stop pesticides, craignait que certains partis ne bloquent l'arrêté. "Alors que la communauté scientifique s'accorde pour dire qu'il faut d'urgence une réduction de l'usage des pesticides, on observe des blocages incessants de la part des libéraux et des conservateurs. Ce projet d'arrêté royal concerne pourtant une portion minime des exportations de pesticides, on voit donc clairement un positionnement pro-industrie qui est très inquiétant, confiait-il en amont du Conseil des ministres. "Le projet de la ministre Khattabi doit d'urgence être adopté pour cesser la catastrophe écologique et sociale que représentent ces exportations de pesticides interdits."
"Si ces produits sont aujourd'hui interdits sur le marché européen, c'est précisément parce que leur usage est très nocif sur la santé, non seulement humaine, mais aussi animale et environnementale. Il va de soi que ce qui n'est pas bon ici ne l'est pas ailleurs !", déclare à La Libre la ministre Khattabi, qui avait fait part de son souhait de mettre un terme à cette situation en décembre 2022. "À l'instar de la France, en interdisant ces exportations, nous pratiquons une politique contre les doubles standards qui s'inscrit résolument dans une dynamique de protection, de justice sociale et environnementale", se félicite-t-elle.
Vingt-cinq substances dangereuses interdites
L'arrêté royal prévoit une interdiction d'export total pour 15 substances dangereuses, qui comprend notamment l'acétochlore, un herbicide appartenant à la même famille que l'alachlore, substance utilisée pour fabriquer le Lasso et interdite en Europe depuis 2006 en raison d'un "risque inacceptable pour la santé humaine et l'environnement". Six produits dangereux ont été ajoutés depuis le projet de liste auquel La Libre avait eu accès en décembre 2022. Parmi eux, le chlorpyrifos, un pesticide banni en 2020 par l'Union européenne en raison des risques qu'il présente pour les fœtus et les nouveau-nés. Une précédente enquête avait révélé que la Belgique était – de loin – le plus grand exportateur de chlorpyrifos.
Une seconde liste est prévue autorisant l'exportation de certains produits, mais seulement pour des usages spécifiques validés au niveau européen. Leur exportation pour tout autre usage est interdite. Là encore, la liste a été modifiée depuis sa première version en fin d'année dernière : trois substances dangereuses y ont été ajoutées.
Le texte prévoit également que les ministres de la Santé et de l'Environnement peuvent décider d'inclure à ces listes toute substance dangereuse qui répond aux critères. De plus, ces listes devront être mises à jour au minimum tous les deux ans à dater de la publication de l'arrêté.
Menace pour les citoyens européens
"Avec la mondialisation, par effet boomerang, le consommateur européen se voit finalement exposé à ces substances qui finissent par arriver dans son assiette. C'est ainsi qu'une analyse menée en 2020 par PAN Europe a révélé que, sur 5 800 échantillons alimentaires analysés au sein de l'Union européenne, 74 substances interdites s'y trouvaient", rappelle la ministre, qui pointe également une discordance de marché et une concurrence déloyale pour nos propres agriculteurs.
Le 22 février 2023, à titre d'exemple, l'Agence belge de sécurité des aliments (Afsca) trouvé des traces de chlorothalonil dans des fruits de la passion en provenance d'Équateur… Ce fongicide est banni dans l'UE depuis 2019 en raison des risques de contamination des eaux souterraines. Il a été reconnu "cancérogène présumé pour l'être humain". Malgré cela, une récente enquête Public Eye a révélé que notre pays avait continué à exporter cette substance en 2022.
Cas de figure différent : en septembre 2020, c'est un lot de graines de sésame contaminées à l'oxyde d'éthylène qui a semé le trouble et a été à l'origine du retrait de milliers de produits alimentaires pendant plus d'un an. Cette substance, qui apparaissait sur la liste en décembre, en a pourtant finalement été retirée. C'est ce que confirme à La Libre le cabinet de la ministre Khattabi, qui explique que le produit ne répondait pas aux critères pour apparaître sur la liste, à savoir d'être exporté pour un usage interdit dans l'UE. En effet, si ce désinfectant classé comme "agent cancérogène, mutagène et reprotoxique" est effectivement interdit en Europe, il reste autorisé pour une utilisation en tant que "substance active biocide". Or, l'oxyde d'éthylène n'était déjà exporté de Belgique que pour ce seul usage biocide.
L'arrêté royal entrera en vigueur 18 mois après sa publication au Moniteur belge – au lieu des six souhaités par la ministre. Avec, espérons-le, de meilleurs résultats que la France. Selon une enquête de Public Eye, 7 400 tonnes de pesticides bannis dans l'UE ont été exportées en 2022, malgré l'interdiction entrée en vigueur cette même année.
