Prolongation du glyphosate : l'Autorité européenne de sécurité des aliments donne son feu vert, des ONG fustigent "un système toxique"
L'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a publié son nouvel avis scientifique sur l'herbicide de Bayer, accusé de provoquer des cancers par des utilisateurs aux États-Unis comme en Europe. Selon l'agence, le glyphosate ne pose pas de problème critique, malgré une série de questions qui restent en suspens.
- Publié le 06-07-2023 à 17h52

Le glyphosate, herbicide le plus répandu d'Europe, représente-t-il un risque sanitaire suffisant pour justifier son interdiction ? Pour l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui s'est prononcée sur la question ce jeudi, la réponse est non. Cet avis était très attendu puisqu'il doit servir de base à la Commission européenne pour acter ou non la prolongation du glyphosate pour les cinq prochaines années, dont l'autorisation expire le 15 décembre 2023. Après avoir passé en revue pas moins de 2 400 études pendant 32 mois, les 90 experts des États membres appointés par l'EFSA ont communiqué les premières conclusions de leur évaluation longue de 180 000 pages, qui ne sera rendue publique que courant juillet.
Dans un communiqué, l'agence a annoncé ne pas avoir identifié de "domaine de préoccupation critique lors de son examen […] en ce qui concerne les risques pour l'homme, pour l'animal ou pour l'environnement". Ces "préoccupations critiques" sont des éléments affectant "toutes les utilisations proposées (par exemple utilisation avant les semis, utilisation après la récolte, etc.)" et empêchant ainsi d'office son autorisation ou le renouvellement de son autorisation. Concrètement, l'EFSA vient donc officiellement de donner son feu vert. Mais dans le même temps, curieusement, l'agence de sécurité alimentaire reconnaît que des lacunes subsistent…
Manque de données et questions non résolues
L'agence européenne explique ainsi que plusieurs évaluations n'ont pas pu être finalisées, faute de données suffisantes. Parmi ces questions non résolues figurent l'évaluation de l'une des impuretés du glyphosate, des risques pour les plantes aquatiques et du risque alimentaire pour les consommateurs. Ce dernier point a été impossible à évaluer en raison de données incomplètes sur la quantité de résidus de glyphosate dans les cultures en rotation telles que les carottes, la laitue et le blé. "Cependant, cela ne devrait pas conduire à un dépassement des niveaux de sécurité toxicologique", estiment les experts, qui n'ont identifié aucune préoccupation critique.
En ce qui concerne la biodiversité, les experts estiment que les informations disponibles ne permettent pas de tirer des conclusions définitives sur cet aspect de l'évaluation des risques. A contrario, en ce qui concerne l'écotoxicologie – soit l'étude des polluants toxiques dans les écosystèmes et l'entièreté de la biosphère – , les données ont mis en évidence un risque élevé à long terme pour les mammifères dans 12 des 23 utilisations proposées du glyphosate.
Avec cette évaluation, l'ESFA s'aligne sur l'avis remis par l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) qui, en 2022, avait estimé que les preuves scientifiques disponibles ne justifiaient pas un classement du glyphosate comme cancérogène. Les deux agences sont toutefois en contradiction directe avec celui du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui avait classé le glyphosate en mars 2015 comme étant "cancérogène probable" (groupe 2A) pour les humains.
"Cet avis réfute en quelque sorte celui du CIRC, à l'origine de tout ce débat, commente Alfred Bernard, professeur émérite du Louvain Center for toxicology and applied pharmacology de l'UCLouvain. Tous les avis jusqu'à présent vont dans le même sens. L'OMS est très isolée dans cette évaluation des risques". "Les données les plus pertinentes à ce stade, ce sont des données d'exposition professionnelle, par inhalation ou contact cutané. Ce sont des données qui sont relativement peu solides puisqu'elles ne débouchent pas sur un accord entre toutes les agences de sécurité sanitaires", estime le toxicologue.
Pour lui, les risques seraient donc assez limités pour les consommateurs exposés par voie orale, même si le glyphosate s'avérait cancérogène. "Au niveau de l'alimentation, il existe des cancérogènes bien plus redoutables que le glyphosate", rappelle le Pr Bernard, citant par exemple la viande rouge. "En interdisant le glyphosate, on ne donc va pas réduire les risques de cancer dans la population humaine de façon significative".
"Les multinationales vont faire sauter des bouteilles de champagne"
Du côté des organisations de défense de l'environnement, c'est un autre son de cloche. Pesticide Action Network Europe (Pan Europe), une ONG qui s'est récemment montrée très critique envers le système européen d'évaluation des pesticides, a condamné la position de l'organe européen. "Le scandale du glyphosate continue, déplore Angeliki Lysimachou, responsable de la science et de la politique chez PAN Europe. L'EFSA, tout comme l'ECHA et les agences nationales, fonde ses évaluations principalement sur des études industrielles. Le système d'autorisation des pesticides de l'UE, profondément défectueux, néglige une multitude d'études scientifiques indépendantes et évaluées par des pairs qui établissent un lien entre le glyphosate et de graves problèmes de santé et d'environnement", juge l'ONG. "Le potentiel des produits à base de glyphosate à provoquer une neurotoxicité développementale et à nuire au microbiome et à la biodiversité est clairement reconnu. Néanmoins, l'EFSA propose de poursuivre le processus d'approbation en renvoyant la balle dans le camp des États membres", a-t-elle dénoncé.
Pan Europe est membre de la coalition "Stop Glyphosate". Ce groupe rassemblant une trentaine d'organisations de défense de l'environnement et des syndicats appelle à l'interdiction du glyphosate au sein de l'UE. La coalition considère que la prolongation de l'herbicide serait en contradiction avec les objectifs de réduction d'utilisation des pesticides des Vingt-sept et les engagements sur la protection de la biodiversité pris lors de la COP15 à Montréal.
"Les multinationales de l'agrochimie et leurs actionnaires vont faire sauter des bouteilles de champagne, mais les gens et la planète vont en pâtir", déplore Hans van Scharen, chercheur au Corporate Europe Observatory (CEO), également membre de la coalition. "Nous constatons aujourd'hui ce que nous savions déjà : le système d'autorisation des pesticides de l'UE n'est pas adapté à son objectif. L'objectif étant de protéger les personnes et l'environnement. Le système est lui-même toxique", a-t-il conclu.
