L'Eau blanche est désormais délivrée de son corset, qui l'étranglait depuis 60 ans
Une partie de la rivière, entre Aublain et Boussu-en-Fagne, a retrouvé ses méandres supprimés dans les années 1960. Un chantier qui doit favoriser le retour de la biodiversité, lutter contre les sécheresses et réduire les inondations. Reportage.

- Publié le 02-04-2026 à 14h33
- Mis à jour le 02-04-2026 à 21h18

Vu du pont qui surplombe l'Eau blanche à Amblain, le changement est visible, même au milieu de la campagne. En aval, une rivière bien rectiligne, dont les berges sont enrochées, en amont, de multiples méandres, où les galets affleurent parfois à la surface, et où les bords sont faits d'herbe et de terre, dans lesquels se distinguent les terriers des campagnols. Cette "reméandration" est le résultat de trois ans de travaux menés par l'association de protection de la nature Natagora, le Parc naturel Viroin-Hermeton et par le service public de Wallonie (SPW), dans la réserve naturelle de la Prée.
"Nous avons fait des travaux en amont mais pas en aval. Là, en aval, si vous regardez la rivière, elle semble assez jolie, c'est vrai, admet Bernard de le Court, bioingénieur de la Direction des cours d'eau non navigables au service public de Wallonie. Mais on voit bien que les berges sont de la même largeur tout le long. L'eau coule assez vite et de façon homogène. Les berges sont enrochées : on ne craint pas l'érosion mais on voit bien que la rivière est coincée, corsetée. Son potentiel pour les truites est, par exemple, dix fois moindre que celui qu'elle avait avant les travaux de rectification réalisés dans les années 1960."
Travaux intensifs
Ces travaux consistant à rendre les rivières plus droites, réalisés à de nombreux endroits en Wallonie (mais de façon particulièrement intense dans cette vallée) avaient un objectif économique et agricole d'autonomie alimentaire. "À l'époque, on a cru pouvoir atteindre une production assez intensive dans les herbages et on a donc drainé ces marécages. La rivière a non seulement été élargie mais aussi approfondie, tandis que ses affluents ont été rectifiés. Cela a diminué le niveau phréatique, permis d'augmenter la production d'herbage mais pas d'atteindre des prairies fertiles. Le processus inverse s'est donc petit à petit amorcé et certaines prairies ont été transformées en réserve naturelle, retrace Bernard de le Court. Comme nous sommes dans un site avec peu de valeur économique mais un très haut potentiel écologique, nous avons voulu, avec cette reméandration, privilégier cette fonction biodiversité."

Le réaménagement des méandres a pour but d'amener des variations dans la rivière – direction, forme, profondeur… – au bénéfice de ses habitants, qui peuvent alors, eux aussi, se diversifier. "Si on regarde la rivière, là-bas au bout, on ne voit quasiment pas les reflets de l'eau", indique Camille Carpentier, responsable du projet pour Natagora. C'est une zone beaucoup plus profonde, beaucoup plus lente, dans laquelle les poissons vont pouvoir aller se réfugier et se cacher des prédateurs. On a ensuite des zones où on voit l'eau 'riduler', avec plus de courant; le bruit est différent. Dans ces zones rapides, se trouvent aussi des graviers et des galets. C'est le substrat du cours d'eau où la truite va pouvoir frayer. Avec une rectification, ces zones de reproduction, nourrissage et de repos disparaissent et les populations chutent. C'est vrai pour la truite mais aussi pour l'ombre, le chabot, le vairon… Dans un projet de reméandration il y a quinze ans sur l'Eau blanche, on a constaté que les larves d'insectes, base de la chaîne alimentaire, sont cinq fois plus nombreuses qu'avant. On peut donc multiplier par deux voire trois le nombre d'espèces. On s'attend ici à une résilience." Les berges plus naturelles devraient aussi favoriser le martin-pêcheur ou les hirondelles de rivage, entre autres.

Aussi pour la société
Avec cette reméandration guidée par la cartographie d'époque, l'Eau blanche retrouve en fait son tracé naturel d'avant les années 1960, avec l'aide de pelleteuses mécaniques. "Tous ces investissements faits dans la nature, avec l'aide des pouvoirs publics, ont aussi des retours sur investissement au bénéfice de la société", souligne Philippe Funcken, directeur de Natagora. On maintient l'eau sur le bassin-versant. C'est un bienfait pour la société en termes de ralentissement de la vitesse des rivières, de prévention des dégâts des inondations, de réalimentation des nappes phréatiques et de prévention en cas de sécheresse."

Ainsi, les vingt méandres aménagés au total sur 2,4 km permettent de retarder un pic de crue de trois heures à Boussu-en-Fagne, sur une crue arrivant tous les deux à cinq ans, selon les calculs du SPW. Cinquante mille mètres cubes peuvent aussi être stockés pour une crue "cinquantenale". "C'est déjà un surstockage mais il faudrait des millions de mètres cubes… La reméandration réduit en fait les dégâts causés par les petites crues, indique Bernard de le Court. Par contre, pour les grandes crues, notamment celles de 2021, qui sont les plus dommageables et celles desquelles on veut se prémunir, une grande quantité d'eau passe, non pas dans le lit de la rivière mais dans le lit majeur, c'est-à-dire dans la plaine. Contre cela, il faut créer des zones d'immersion temporaire, ralentir la vitesse de l'eau en tête de bassin en évitant de drainer et de curer… Si on considère qu'on veut faire de la réméandration, il faudrait alors le faire à l'échelle d'un bassin-versant."
Ce que l'expert régional "suggère d'envisager" au niveau hydrologique, "c'est que partout où il existe des prairies qui peuvent être inondées, il faudrait permettre de les surinonder. En effet, dans beaucoup d'endroits, c'est impossible car le lit majeur est occupé par des agglomérations, des villes, des zonings. Mais, partout où on n'a pas encore d'infrastructures, on devrait envisager la possibilité de surinondations à travers de la reméandration."
Et ailleurs ?
Le bassin de l'Escaut, de la Sambre, de la Haine, de l'Ourthe ou encore de la Vesdre pourraient bénéficier de tels chantiers, selon Natagora. "Dans plein d'endroits, des rivières ont été canalisées et leurs méandres coupés; on pourrait recréer ces méandres et renaturer les berges", plaide Philippe Funcken auprès de la ministre de la Nature et de l'Agriculture Anne-Catherine Dalcq (MR).

Venue découvrir ce premier projet de recréation de méandres réalisé par Natagora, la ministre a indiqué à La Libre que pratiquer de telles réméandrations ailleurs en Wallonie, "ici subsidiée par les fonds européens et régionaux et qui ont à la fois le but de lutter contre les inondations et des bénéfices pour la biodiversité" était en tout cas un "chemin qu'on se donne."

Réaliser concrètement de tels chantiers est en effet loin d'être évident car recréer des méandres demande souvent d'empiéter sur des propriétés privées, notamment d'agriculteurs. "On sait que d'autres cours d'eau en Wallonie ont aussi été rectifiés mais dans des plaines beaucoup plus intensives au niveau agricole. Au niveau foncier, c'est donc plus difficile à négocier", prévient Bernard de le Court.
"Ici, ce projet a été possible grâce à une maîtrise foncière que Natagora a pu constituer au fil du temps, reconnaît Philippe Funcken. Cela a demandé un effort de plus de 30 ans pour compléter le puzzle…"