Drogue à gogo, agents pénitentiaires débordés, postes de travail manquants pour les détenus : "Haren est juste une prison comme les autres"
Le plus récent des établissements pénitentiaires du pays est vanté comme modèle par les autorités politiques. Pour Arnaud, qui y est détenu depuis 2022, on en est loin.

- Publié le 22-11-2024 à 06h32
- Mis à jour le 22-11-2024 à 06h36

Détenu à Haren, la plus grande prison du pays, depuis sa mise en service en novembre 2022, Arnaud* avait obtenu une permission de sortie ce jour d'octobre. Mais il n'a pas pu quitter sa cellule : le greffe avait oublié de compléter le document ad hoc. Le rendez-vous, reporté, aura lieu quelques semaines plus tard dans un café proche de la gare du Midi, à Bruxelles. "Bienvenue dans l'univers impitoyable de la prison modèle", raille-t-il d'emblée en se laissant tomber sur la banquette en skaï.
C'était bien l'objectif des autorités politiques en ouvrant le "village pénitentiaire" de 1 190 places (déjà toutes occupées…) : un établissement exemplaire misant sur la normalisation (la vie entre les murs devait ressembler autant que possible à la vie dehors), la réinsertion, la responsabilisation et l'autonomie des personnes détenues.
Loin d'être un saint
"On en est loin, vraiment", lâche Arnaud. Le quadragénaire est loin d'être un saint. Condamné à plusieurs reprises pour trafic de drogue, incarcéré depuis plusieurs années, il est passé par les anciens établissements pénitentiaires bruxellois (Saint-Gilles et Forest) que la prison de Haren était censée remplacer; le premier fonctionne toujours comme maison d'arrêt. Il a donc une certaine expérience carcérale. C'est à ce titre que nous lui donnons la parole dans la cadre des Journées nationales de la prison 2024 qui veulent sensibiliser aux conditions carcérales en Belgique.
"Je m'attendais à être beaucoup plus autonome qu'à Saint-Gilles mais c'est l'inverse. Les badges, pour aller dans les cellules, il n'y a pas de problème. Mais on nous a bloqué plein d'autres : on ne sait plus sortir de nos bâtiments sans faire un appel (via le bouton des interphones installés en cellule et à divers endroits, NdlR). Il y a une cuisine dans l'unité mais il faut réserver et c'est trop court pour qu'on puisse préparer un vrai repas."
Des agents déplacés comme des pions
Ce grief apparaît aussi dans le dernier rapport annuel (2023) de la commission de surveillance de la prison de Haren : "Le régime de détention est globalement très infantilisant. Les journées sont minutées selon un horaire précis dont on comprend peu le sens. […] On est très loin du régime d'autonomie et des longues plages de vie collectives qui étaient annoncées. […] Les détenus passent peu de temps dans les espaces communs."
Autre innovation promise dans la plus grande prison du pays : la différenciation des rôles pour les agents pénitentiaires (loi du 23 mars 2019) séparés entre les "accompagnateurs de détention", au contact avec les détenus dans chaque unité de vie et les "assistants de surveillance", qui assurent une fonction de sécurité.
Les détenus voient-ils la différence à Haren ? "Non", tranche Arnaud. "Ils restent des agents pénitentiaires, même si on ne peut plus les appeler comme ça. En fait, tout le monde fait un peu de tout. Ils ne sont pas assez alors on les déplace comme des pions", observe le détenu.
"Je n'ai jamais vu une prison où circulait autant de drogue"
La commission de surveillance (CdS) de Haren notait aussi que la fonction d'" accompagnateur de détention" restait "une coquille vide", en raison de l'insuffisance du personnel – il manque 150 agents au cadre… " Les agents sont débordés. Ils ont des problèmes avec les détenus, avec les collègues… En fait, tout le monde se tire dans les pattes, je n'ai jamais vu ça. Beaucoup sont jeunes et n'ont pas de formation. On ne les respecte pas." D'autres considèrent les détenus "comme des copains", décrit-il : "Ils te parlent de leurs problèmes personnels. Parce que détenus et agents, on est dans la même galère."
D'autres encore ne font rien parce qu'ils ont peur : "Ils ferment les yeux sur ce qui se passe, tous les petits trafics." Le détenu l'affirme : "Je n'ai jamais vu une prison où circulait autant de drogue ! Le surnom de Haren, c'est Anvers II, qui est connu pour ça. C'est un véritable fléau. Cela passe par certains agents : si tu leur donnes 250 ou 500 euros, ils te font rentrer ce que tu veux. Si les agents pénitentiaires commencent à faire comme les détenus, on ne va pas s'en sortir !"
Les cow-boys de la prison
Une équipe d'agents est bien identifiée au sein de la mégaprison : les "Sicar" (on n'a pas trouvé à quoi correspond l'acronyme) sont chargés d'opérer sur tout le site en cas d'incident (appelés "codes orange"). Il peut s'agir d'un comportement qui fait craindre pour la sécurité du personnel, la mise en cellule de punition, certaines fouilles… "Ce sont les cowboys de la prison. Les agents se prennent la tête avec les codes orange et appellent tout de suite les Sicar", poursuit Arnaud. Des plaintes sont remontées à la CdS : "manières d'agir trop musclées, intimidantes, irrespectueuses", voire des mauvais traitements (bousculades, coups, menottes trop serrées, etc.).
"À la régie, on trime comme des petits Chinois"
Autre gros dossier à Haren comme ailleurs derrière les barreaux : l'accès au travail. Il n'y a pas assez de postes dans les ateliers de CellMade (la régie pénitentiaire), à la cantine, à la buanderie, dans la cuisine… pour que tous les détenus travaillent chaque jour. La gratification de base, c'est 1,10 euro de l'heure. "À la régie, on trime comme des petits Chinois à fabriquer des cahiers Atoma ou à conditionner des épices et on arrive à peine à se faire 250 euros par mois. Ce n'est pas un salaire ! Il y a beaucoup de détenus qui rentrent en prison et qui n'ont plus rien. Ils ont tout perdu : femme, enfants, boulot, domicile. Comment on peut demander à un détenu qui travaille à ce prix-là de mettre de l'argent de côté pour sa réinsertion ? On fait comment ? Il faut aussi payer la cantine et les frais de justice. On n'aura rien en sortant. En fait, Haren est une prison comme les autres. Elle n'est pas meilleure. Moi, j'estime que si tu as fait des choses, que tu te fais arrêter, et que tu sors pareil que quand tu es rentré, l'incarcération ne sert à rien."
* Le prénom et l'âge du détenu ont été modifiés pour éviter qu'il soit identifiable.
