La surpopulation carcérale est déjà "une catastrophe nationale"
Les représentants des directeurs de prison appellent les politiques à l'aide. Le contexte actuel est tellement compliqué qu'il n'est plus possible de faire exécuter les peines de manière sûre, légale et humaine.

- Publié le 31-01-2022 à 06h44
- Mis à jour le 31-01-2022 à 08h08

Tout n'est pas noir dans le paysage carcéral belge. Sinon Vincent Spronck, directeur de la prison de Mons, et Chris De Vidts, qui tient les rênes de celle de Ruiselede, respectivement présidents des Associations francophone et néerlandophone des directeurs de prisons, auraient pris la porte depuis longtemps. Les défis sont énormes et passionnants, insistent-ils. "Être agent, infirmier, psychologue ou directeur de prison, ça peut être un boulot extraordinaire. Mais dans le contexte actuel, la pression est telle qu'on étouffe et qu'on a besoin d'aide", résume Vincent Spronck. "La situation dans les prisons est tellement compliquée pour le moment qu'on ne parvient pas à remplir notre mission de faire exécuter les peines de manière sûre, légale et humaine. Malgré notre bonne volonté, celle des agents, celle du personnel psychosocial, on n'y arrive pas".
Plusieurs "cercles vicieux"
C'est un véritable appel à l'aide que les deux porte-parole lancent au politique. Le système carcéral tourne en rond dans plusieurs "cercles vicieux", comme le dit Chris De Vidts.
Premier problème, lancinant : la surpopulation. Ce mal endémique qui touche les établissements pénitentiaires depuis près d'un quart de siècle continue de s'aggraver. Au niveau national, la suroccupation est remontée à 15 % (soit environ 10 900 détenus pour 9 600 places théoriques). Un taux global qui ne veut pas dire grand-chose. Si la surpopulation carcérale est plus basse dans le Sud que dans le Nord, l'infrastructure est plus dégradée en Wallonie qu'en Flandre. Et le pourcentage diffère d'une prison à l'autre : dans la maison d'arrêt à Anvers, par exemple, il est de 175 %. Les deux responsables en conviennent : si la répartition n'est pas équivalente, "la catastrophe est nationale".
Des problèmes au carré
"Deux détenus dans une cellule, c'est toujours un de trop et cela crée des problèmes au carré. Quand vous en avez trois, ce sont des problèmes au cube", illustre Vincent Spronck. "Pour l'instant, il y a déjà des matelas par terre dans certaines prisons. On en arrive même à écrouer au cachot, le temps de faire des mutations. À Mons, on a dû mettre deux femmes dans le même cachot tellement on manquait de place".
Ce tableau deviendra plus dantesque encore quand les condamnés à de courtes peines (de moins de trois ans) seront à leur tour incarcérés. Jusqu'ici, sauf exceptions, ils pouvaient purger leur peine sous surveillance électronique. Ceux qui seront condamnés à partir du 1er juin devront obligatoirement passer par la case prison. Sauf si la mesure, qui devait déjà entrer en vigueur le 1er décembre, est une nouvelle fois reportée… Sinon, les premiers concernés recevront leur billet d'écrou mi-juillet (quand leur jugement sera définitif).
"Je suis très inquiet", réagit le directeur de Mons. "On est pour l'instant à un pic de surpopulation et on veut encore en rajouter ! C'est déjà impossible maintenant ! Comment va-t-on faire ?".

Diminuer la pression
Ce nouveau dispositif entrera progressivement en vigueur, mais à plein régime, on évoque 700 détenus supplémentaires. Pour 2022, 70 places ont été prévues dans des maisons de détention ; elles ne suffiront pas à absorber les nouveaux entrants. "On comprend que le ministre veuille faire appliquer la loi sur l'exécution des courtes peines. On table sur le fait qu'à long terme, cela devrait faire baisser la surpopulation. Mais à court terme, on est morts ! À Mons par exemple, ça ferait 30 détenus de plus. Je les mets où ?".
Pour éviter le scénario du pire, il faudra prendre des mesures temporaires, comme prolonger les ailes encore utilisables de la prison de Berkendael quand les détenus bruxellois auront été transférés vers la nouvelle prison de Haren, avance Chris De Vidts. Cela ne résoudra pas le problème mais diminuera un peu la pression sur le personnel et les directeurs.
"Ils tombent comme des mouches"
Ces derniers sont au bout du rouleau, insistent leurs deux représentants. "Ils tombent comme des mouches". À la surpopulation s'ajoutent le manque d'effectifs, un absentéisme chronique du personnel, des bâtiments qui tombent en ruine (surtout du côté francophone), les quarantaines dues au Covid-19…
On n'a plus engagé de directeurs depuis 15 ans ; ceux qui partent ou qui décèdent ne sont pas remplacés. Au sud du pays, il y a 20 % de directeurs en moins alors que de nouvelles prisons ont été ouvertes. Les associations ont calculé qu'au cours des cinq dernières années, 25 % d'entre eux (soit un directeur sur quatre !) ont connu une longue absence : maladie, épuisement ou "besoin de faire une pause".
Les cadres de surveillance (il manque 300 agents sur 6 825) et de direction (142 postes sur 149 sont pourvus) ne sont pas à niveau, mais c'est aussi le cas du cadre administratif, déplore Chris De Vidts.
Des hommes à tout faire
Résultat : les directeurs et directrices de prison sont devenus des hommes et des femmes à tout faire dans les établissements pénitentiaires. Un exemple ? "C'est nous qui devons rédiger les PV des procédures disciplinaires." Un autre ? "Quand un détenu dépose plainte, il faut y répondre en présentant une défense : c'est nous qui allons au greffe chercher les documents nécessaires". Sans compter les sollicitations des services d'appui centraux, des commissions de surveillance et, pendant les grèves des agents, le service des repas aux détenus…
Du coup, les directeurs du sud du pays ont décidé de ne plus faire certaines tâches, estimant qu'ils n'étaient plus capables de les assumer. "Ce ne sont pas des choses qui mettent la sécurité en danger. Ces tâches devraient être faites, comme évaluer le personnel ou répondre à des demandes de l'administration, mais on n'a pas le temps", explique encore Vincent Spronck. "On veut des renforts. On appelle à l'aide depuis des mois. On n'a rien vu venir".

"Comme elle tourne pour l'instant, la prison crée la récidive qu'on dit vouloir éviter"
À quoi sert la prison ? Qui veut-on enfermer ? Pour quels délits ? Quels objectifs veut-on atteindre ? Il faut d'urgence un débat de société sur ces questions, plaident les deux représentants des directeurs des établissements pénitentiaires.
Il n'y a jamais eu autant de détenus qui vont "à fond de peine", purgeant leurs années d'incarcération sans libération conditionnelle avant le terme. Le temps passé en prison est censé servir à préparer à la réinsertion. "On rigole ou quoi ? Le cadre psychosocial est rempli à 85 %. Ni les travailleurs sociaux, ni les agents, ni les infirmiers, ni les directeurs n'ont le temps d'aller voir les détenus et de les accompagner. À la limite, la prison protège un peu la société quand les gars sont incarcérés. Mais c'est tout. La manière dont cela tourne actuellement nous empêche de préparer des libérations qui permettent d'éviter des récidives. On n'a pas le temps de s'occuper des détenus. Et donc on les "stocke", quelques mois ou quelques années, et puis on les laisse sortir, dans de mauvaises conditions", décrit Vincent Spronck, président de l'association des directeurs de prisons francophones. "Ce n'est l'intention de personne, mais comme elle tourne pour l'instant, la prison crée la récidive qu'on dit vouloir éviter", insiste-t-il.
Les prisons n'ont pas un bouton "delete"
Son homologue néerlandophone complète : "On a créé des attentes impossibles à combler. On croit que les prisons disposent d'un bouton "delete" qui leur permet de résoudre tous les problèmes des détenus et de les remettre ensuite soigneusement dans la société. Mais ce n'est pas comme ça que ça fonctionne !".
Il faut bien sûr davantage de thérapies, de formations et d'accompagnement social pendant l'incarcération ; les communautés ont aussi une responsabilité à prendre sur ce plan, dit Chris De Vidts. Mais il faut surtout travailler en amont et faire de la prévention par rapport à toutes les problématiques qui existaient avant la prison : les troubles psychiatriques, les enfants battus, les exclusions sociales, les migrants… "C'est une illusion de croire que la prison a réponse à tout".
Pour des infractions Covid
En miroir, les porte-parole des directeurs d'établissements pénitentiaires s'interrogent sur certains profils qui leur sont adressés. "Quand on voit arriver des personnes qui ont comparu à plusieurs reprises pour des infractions routières ou d'autres qui ont clairement une problématique d'assuétudes, on se dit : la prison est-elle vraiment la seule réponse que nous, société, pouvons offrir à ces gens ?", poursuit Chris De Vidts.
"Des condamnés se retrouvent incarcérés pour des infractions Covid. À Mons, un détenu a écopé de 15 jours de prison parce qu'il n'a pas porté de masque. Un autre a pris 9 mois parce qu'il n'a pas respecté plusieurs fois le couvre-feu. Cette réponse pénale n'est-elle pas disproportionnée ? La réponse est : oui !", assène Vincent Spronck.
Et les alternatives?
Comment en est-on arrivé là ? "Plus on dit que la prison est le remède ultime, plus on l'emploie. Depuis la loi de principes de 2005, quand on change une loi, c'est toujours pour mettre plus de prison. Je pense qu'on traite pénalement beaucoup trop de problèmes sociaux. Donner une réponse pénale aux questions de migration, de troubles mentaux, de décrochage scolaire, de toxicomanie, etc., c'est déjà problématique. Ça l'est encore plus avec l'équation "pénal égale carcéral".
Il existe pourtant des alternatives très intéressantes, mais elles restent trop peu utilisées, regrette Chris De Vidts. Au parquet de Gand, une "drug court" a été mise sur pied en 2008. Les toxicomanes qui s'engagent dans un suivi thérapeutique ne sont pas incarcérés. Autre exemple : la surveillance électronique est devenue une peine autonome (sans passage par la case prison). Mais en 2020, il n'y a eu que... 4 condamnations au port d'un bracelet électronique du côté francophone et 16 du côté flamand.