"Toute cette histoire n'a rien d'un Qatargate, mais a tous les traits d'un Belgiumgate"
Dans un entretien accordé exclusivement à La Libre, Sven Mary et Christophe Marchand, les avocats de l'eurodéputée grecque Eva Kaili, reviennent sur l'enquête du Qatargate. Ils livrent leur analyse du dossier et pointent de nombreuses critiques.

- Publié le 03-12-2023 à 15h02
- Mis à jour le 03-12-2023 à 18h08

Dans quelques jours, cela fera un an qu'éclatait l'affaire dite du Qatargate – scandale de corruption présumé au sein du Parlement européen – dans les médias. Au moment même où étaient publiées les premières révélations sur cette vaste enquête judiciaire, plusieurs personnes suspectées d'être impliquées dans le dossier étaient interpellées. Parmi elles, l'eurodéputée grecque Eva Kaili.
Lors de son arrestation, la jeune femme clamait son innocence et démentait toute implication dans un quelconque réseau criminel. Après son interpellation puis un passage en prison durant sa détention préventive, Eva Kaili n'a pas changé de discours. "Et, une année après, il y a eu d'autres révélations qui nous confortent dans l'idée que toute cette histoire n'a rien d'un Qatargate, mais à tous les traits d'un Belgiumgate", martèlent Christophe Marchand et Sven Mary, les avocats d'Eva Kaili.
"Il y a eu d'autres révélations qui nous confortent dans l'idée que toute cette histoire n'a rien d'un Qatargate, mais à tous les traits d'un Belgiumgate."
Le nom de leur cliente n'est pas le seul à avoir été cité dans cet épineux dossier. Il y a notamment Antonio Panzeri, ex-eurodéputé italien et cerveau présumé de l'affaire. Et les eurodéputés belges, Marc Tarabella et Marie Arena. Toutes ces personnes ont été entendues par les enquêteurs et ont goûté à la prison. Toutes. Sauf Marie Arena. Ce qui intrigue les conseils d'Eva Kaili.
Les déclarations du repenti Panzeri remises en question
Comme le révélait La Libre récemment, les enquêteurs se sont penchés en profondeur sur le rôle présumé de Marie Arena dans l'écosystème Panzeri. Mais cela n'a pas suffi pour permettre à la socialiste d'être entendue ou inculpée.
Notons qu'Antonio Panzeri, qui jouit du statut de repenti dans ce dossier, aurait expliqué aux enquêteurs que Marie Arena n'a aucun lien avec le dossier.
Des propos remis en doute par les avocats d'Eva Kaili. "Nous l'avons déjà dit à de nombreuses reprises : les propos de Panzeri ne sont pas corroborés par les faits. Ce qu'il raconte est considéré comme parole d'évangile parce qu'il jouit du statut de repenti. Sauf qu'il ment", insistent Me Mary et Marchand. Selon ces derniers, le fait que Marie Arena n'ait jamais été entendue par les autorités serait même intimement lié au statut de repenti accordé à Panzeri. Et à en croire la dernière communication du parquet fédéral à propos de cette affaire, il n'est pas question, pour l'heure, d'une levée d'immunité parlementaire pour Marie Arena, car "cela ne se justifie pas à l'heure actuelle", a justifié le parquet. Une sortie qui étonne les conseils d'Eva Kaili.
"J'ai mal à ma magistrature"
"Cette décision unilatérale communiquée par le parquet fédéral démontre que c'est un peu la panique, mais, surtout, il s'agit d'une communication intrigante", commente Christophe Marchand. Et Sven Mary de poursuivre : "D'abord, parce qu'aux dernières nouvelles, c'est le juge d'instruction chargé de l'enquête qui doit décider s'il y a nécessité d'une levée d'immunité, pas le parquet fédéral. Ensuite, parce que nous sommes persuadés que si une levée d'immunité de Madame Arena doit avoir lieu, elle pourrait dire des choses qui viendraient contrecarrer les propos de Panzeri. Le statut de repenti serait alors désuet, ce qui pourrait remettre en cause tout ce truc mis en place par le parquet fédéral."
"Evidemment, ils ne seront pas contents de lire ça. Ce que je dis, ici, de nombreuses personnes le pensent au sein du monde judiciaire sans oser l'exprimer. Moi-même, j'ai peur, parce qu'on a parfois l'impression qu'il n'y a plus de limites. Mais je n'en peux plus de me taire."
N'est-ce pas une accusation grave, interroge-t-on ? "En quoi est-il grave de critiquer la façon de travailler du monde de la justice, rétorque Sven Mary. Il est vrai qu'oser dénoncer des dysfonctionnements, ça n'est pas aisé. Il y a des pressions, tant sur les épaules des avocats que des journalistes. Et c'est également le cas pour d'autres acteurs de la justice, notamment dans ce parquet où de grandes personnes travaillent. Des personnes conscientes que cette affaire est un simulacre de justice, mais qui n'osent pas le dire. Et le parquet a peur de ça. Il a peur que cela soit rendu public. Dans cette affaire, ils ne sont pas dans la recherche de la vérité judiciaire, mais dans la recherche de leur vérité judiciaire. Évidemment, ils ne seront pas contents de lire ça. Ce que je dis, ici, de nombreuses personnes le pensent au sein du monde judiciaire sans oser l'exprimer. Moi-même, j'ai peur, parce qu'on a parfois l'impression qu'il n'y a plus de limites. Mais je n'en peux plus de me taire".
Christophe Marchand abonde dans le même sens. "J'ai mal à ma magistrature. Je suis triste, malheureux et je suis persuadé que nous ne sommes pas les seuls à partager ces craintes."
