Le chemin de fer belge propose toujours plus de voitures-salaires à ses employés
La SNCB, HR Rail et Infrabel permettent à leurs contractuels de choisir un véhicule de leasing en échange d'une partie de leur salaire. Un paradoxe financier et environnemental.

- Publié le 05-03-2025 à 07h08
- Mis à jour le 31-03-2025 à 21h52
À la page 41 de son contrat de service public, la SNCB s'engage à favoriser "le transfert modal vers le train" et à promouvoir "toutes les alternatives à la voiture individuelle en tant que solution intégrée de mobilité". Mais, entre les intentions et la réalité, il existe parfois un monde. À en croire des chiffres obtenus par La Libre, le nombre de voitures-salaires destinées aux travailleurs du rail augmente.
En 2024, cent cadres bénéficiaient de cette formule, contre seulement 77 en 2022 et zéro en 2019. C'est le transporteur SNCB qui en compte le plus avec 59 véhicules, suivi d'Infrabel, avec 36, et enfin HR, avec 5.
La tendance semble à la hausse. Selon différentes sources, le total aurait encore pratiquement doublé, début 2025, par rapport à l'année précédente. HR Rail déclare ne pas pouvoir fournir de données précises, même s'il concède qu'une "augmentation significative" reste à prévoir suite à "un élargissement du groupe cible".
La chasse aux "talents"
Alors la SNCB et consort' pousseraient-ils à l'utilisation de la voiture ? Interrogé sur cette apparente contradiction, le service ressources humaines se justifie : "Les chemins de fer souhaitent rester un employeur attractif. C'est pourquoi nous proposons, depuis plusieurs années, un package salarial flexible qui nous permet d'attirer les talents nécessaires à la bonne marche de nos activités. Ce package comprend un plan cafétéria, accessible aux collaborateurs contractuels des trois entreprises du groupe, qui peuvent ainsi personnaliser une partie de leur rémunération en fonction de leurs besoins et préférences". Dans cette optique, les travailleurs contractuels peuvent convertir une partie de leur salaire brut mensuel en voiture de leasing.
Ces véhicules sont tous électriques ou hybrides. Ce qui permet à l'employeur juridique commun du chemin de fer, HR Rail, de motiver son choix en indiquant qu'il "participe à la verdurisation du parc automobile". Pourtant, bien que ces véhicules modernes soient moins polluants que de vieux diesels, ils continuent à encourager la conduite individuelle : les travailleurs bénéficiant de cet "avantage" privilégient ce mode de déplacement plutôt que les transports en commun, aggravant la problématique de la congestion routière et ses effets néfastes sur l'environnement.
Un non-sens environnemental et financier
En interne, nombreux sont ceux qui raillent le double discours de la SNCB, d'Infrabel et de HR. "Le chemin de fer crée sa propre concurrence. Nous avons des sociétés publiques de trains qui poussent leurs salariés à utiliser la voiture et, en même temps, à participer à la mobilité durable ! Cherchez l'erreur…", note un cadre du groupe. "C'est profondément incompréhensible", flingue un autre travailleur souhaitant garder l'anonymat.
Au-delà des interrogations sur la pertinence écologique de ce modèle, les critiques pointent un risque pour les finances publiques. Cette alternative salariale permet en effet à un patron de payer moins de charges sur les rémunérations de ses travailleurs, les véhicules-salaires étant soumises à une cotisation spéciale réduite, dite "de solidarité", calculée sur la base des émissions de CO₂. Pour les électriques, le coût est donc presque nul.
Quant à l'employé, qui sacrifie une partie de son salaire afin de bénéficier de cet avantage, il ne déboursera pas un euro de cotisations sociales pour son "quatre roues".
En bref, les voitures-salaires privent les caisses de l'État de précieuses rentrées. En 2011, Canopea (la fédération des associations environnementales) avait estimé que ce système engendrait un déficit de 1,7 milliard d'euros par an au niveau de la sécurité sociale. Par ailleurs, le budget fédéral perd des moyens qui pourraient lui permettre de financer ses services publics, comme, au hasard, l'entretien du réseau de chemin de fer.
