"Mon espoir de devenir ministre s'est renforcé quand plusieurs personnalités ont soudainement consulté mon profil Linkedin"
Adrien Dolimont (MR) a été désigné ministre wallon du Budget en janvier 2022. Il remplaçait Jean-Luc Crucke. Il a appris au dernier moment que le choix de Georges-Louis Bouchez, patron des libéraux, s'était porté sur lui. Il avait toutefois eu un pressentiment… Après avoir accepté la fonction, une semaine trépidante – avec des rebondissements – a commencé pour le nouveau ministre.

- Publié le 29-12-2023 à 06h29
- Mis à jour le 29-12-2023 à 09h38

En ce lundi 10 janvier 2022, Adrien Dolimont vit des heures fort tristes. Sa grand-mère est décédée trois jours auparavant et la famille s'affaire à organiser ses funérailles. Alors que le jeune président du CPAS et premier échevin d'Ham-sur-Heure-Nalinnes, une jolie commune rurale au sud de Charleroi, est touché par cette peine intime, la politique wallonne vit des soubresauts qui vont changer son destin politique. En matinée, Jean-Luc Crucke annonce sa démission.
Critiqué par son président de parti, Georges-Louis Bouchez et contesté par une partie du MR régional, le ministre wallon du Budget quitte le gouvernement Di Rupo. Il ne claque pas la porte, non, il est exfiltré en douceur. Jean-Luc Crucke se voit proposer un confortable siège de juge à la Cour constitutionnelle sur le quota libéral. Un poste de prestige, qui était aussi un placard doré où Georges-Louis Bouchez comptait enfermer l'un de ses plus farouches adversaires au sein du MR. Finalement, Crucke déchirera ce pacte tacite et quittera les réformateurs pour Les Engagés. Mais il s'agit d'une autre histoire…
Des manœuvres libérales
À ce stade, une seule certitude au MR : la démission de Jean-Luc Crucke libère un maroquin ministériel. Les jours précédents, Georges-Louis Bouchez avait préparé la succession au sein du gouvernement wallon. Le président libéral avait pris une série de contacts discrets au sein de sa formation politique afin de s'assurer du soutien de ses "barons", dont Sophie Wilmès et Willy Borsus. Il a le nom d'Adrien Dolimont en tête.
Ce dernier ne sait rien des manœuvres le concernant. Comme tout le monde, il découvre le jour même de l'annonce ce qu'on croit alors être la fin de la carrière politique de Jean-Luc Crucke. "Cette journée de lundi a été pour moi un ascenseur émotionnel, confie Adrien Dolimont. J'ignorais qu'un poste de ministre allait se libérer."
Le libéral de 33 ans sent toutefois qu'il a ses chances. L'idée que le président du MR pourrait l'appeler pour faire de lui un ministre effleure son esprit. "Ce soir-là, j'étais en réunion avec ma famille au sujet du décès de ma grand-mère, nous vivions un moment de recueillement. Lorsque je repars chez moi, je précise à mon père – en rigolant – que j'allais quand même laisser mon téléphone allumé : 'On ne sait jamais, si je reçois un coup de fil ce soir…'"
Une intense activité sur LinkedIn…
Si Adrien Dolimont n'a pas eu de contact préalable avec Georges-Louis Bouchez, son pressentiment repose sur une série d'indices et sur sa déduction. "J'espérais quand même être contacté, reconnaît-il. Plusieurs facteurs plaidaient en ma faveur. J'étais parmi les jeunes pousses du MR qui performaient électoralement et j'étais devenu le plus jeune échevin de Belgique à 18 ans (en 2006, NdlR). Par ailleurs, un Hennuyer s'en allait de l'exécutif et, donc, il était probable qu'il serait remplacé par un autre Hennuyer. Mon espoir avait été renforcé par le fait que, durant les heures précédentes, plusieurs personnalités du parti avaient soudainement consulté mon profil LinkedIn." Ces mandataires libéraux étaient sans doute au courant de quelque chose, se dit-il…
Mon espoir avait été renforcé par le fait que, durant les heures précédentes, plusieurs personnalités du parti avaient soudainement consulté mon profil Linkedin."
En attendant le coup de fil présidentiel…
De retour à la maison, Adrien Dolimont anticipe un éventuel problème de réseau : son smartphone capte mal au rez-de-chaussée et il décide de placer l'appareil au premier étage et de le connecter avec sa tablette qu'il garde à ses côtés. C'est alors qu'un nom apparaît à l'écran : Georges-Louis Bouchez… "C'était le fameux appel ! Je monte pour m'isoler et discuter avec lui. Et effectivement, c'était pour cela : Georges-Louis me proposait le poste de ministre du Budget." En ligne avec Adrien Dolimont, le président du MR ne tourne pas autour du pot : "J'ai un truc à te proposer, lui annonce-t-il. J'ai pensé à toi pour remplacer Jean-Luc Crucke. Il faut que tu donnes ta réponse rapidement."
Adrien Dolimont n'hésite pas. Il accepte. Les compétences dont il hérite sont périlleuses car le budget régional est loin d'être à l'équilibre. Mais il sait qu'il a le bon profil. Docteur en sciences de l'ingénieur, entrepreneur, étoile précoce de la politique, machine à voix dans sa région… Un CV parfait pour redresser l'image bancale de la gestion des Finances publiques en Wallonie. "C'est mon côté cartésien qui a fait pencher la balance en ma faveur", analyse-t-il.
Dans la partie d'échecs permanente à laquelle se livrent les partis, la désignation d'Adrien Dolimont est aussi une réponse à la désignation du Carolo Thomas Dermine comme secrétaire d'État à la Relance. Un talent libéral contre un talent socialiste en vue du match électoral de 2024 dans le Hainaut.

"Mon chef de cab a fait une crise cardiaque !"
En acceptant ce gros portefeuille dans lequel figurent aussi la politique aéroportuaire et les infrastructures sportives, Adrien Dolimont ouvre une séquence trépidante qui durera plusieurs jours. Dès le mardi matin, il se rend à la conférence de presse au siège du Mouvement réformateur, avenue de la Toison d'or à Bruxelles où il est présenté aux journalistes. Les premières infos apparaissent sur les sites Web des médias. Et tout s'enchaîne…
"Mes débuts ont été assez sportifs… Le parti me désigne un nouveau chef de cabinet dans la foulée de ma présentation à la presse. Ce qui est juste dingue, c'est que, mercredi, pendant que j'assistais à ma première réunion avec mon chef de cab', il a fait une crise cardiaque. En pleine réunion. Heureusement, il va bien désormais et est resté l'un de mes collaborateurs : il gère la question de la dette publique. Le jeudi, c'était ma prestation de serment et mon premier conseil des ministres dans la foulée. Et vendredi, l'enterrement de ma grand-mère. Tout cela avec une pression médiatique très importante."
Le jeudi, c'était ma prestation de serment et mon premier conseil des ministres dans la foulée. Et vendredi, l'enterrement de ma grand-mère. Tout cela avec une pression médiatique très importante."
Un repas chez Elio
L'accueil du petit nouveau au sein du gouvernement wallon s'est bien déroulé. En particulier, le ministre-Président Elio Di Rupo (PS) s'est rapidement manifesté comme chef d'équipe auprès du ministre libéral. "Dès samedi, Elio m'a invité chez lui à Mons, dans sa maison au numéro 11 de la rue du 11 Novembre, dans le but d'évoquer les enjeux budgétaires autour d'un repas à midi. C'était très bon, même s'il y avait du poisson en plat et des Saint-Jacques en entrée. Je n'en mange pas d'habitude, je me suis un peu forcé à finir mes assiettes…"
Au sein du MR, la promotion d'Adrien Dolimont n'a pas fait de vagues non plus. C'est assez inhabituel chez les libéraux. Les déçus des castings font souvent entendre leur voix, en "on" ou en "off". Plusieurs nominations décidées par Georges-Louis Bouchez avaient provoqué une bronca interne : celle de Mathieu Michel, celle de Hadja Lahbib… Pourtant, en permettant au jeune mandataire de brûler les étapes, la décision du président comportait un message subliminal. Il affirmait son propre pouvoir sur l'appareil de parti.
Ce coup de force n'a pas suscité de psychodrame bleu. Pourquoi ? "Difficile pour moi d'expliquer cela, mais tout le monde au MR connaissait ma manière de fonctionner et ma force de travail, analyse Adrien Dolimont. Voir un mandataire local prendre des fonctions ministérielles était aussi un symbole fort qui a pu jouer en ma faveur."
Voir un mandataire local prendre des fonctions ministérielles était aussi un symbole fort qui a pu jouer en ma faveur."
