La Belgique est-elle vraiment la championne d'Europe des malades de longue durée ?
Les comparaisons entre pays sont hasardeuses, faute de statistiques harmonisées. La situation chez nous n'en est pas moins préoccupante. Le gouvernement espère remettre cent mille malades au travail d'ici 2029 (contre 50 000 estimés initialement dans une première note de Franck Vandenbroucke du 24.10 que La Libre a pu consulter...)

- Publié le 08-12-2025 à 09h29
- Mis à jour le 08-12-2025 à 12h04
C'est un argument entendu dans les rangs de la majorité fédérale pour justifier l'amplification des mesures de retour au travail des malades de longue durée : la Belgique compterait bien plus d'invalides que les autres pays européens, en particulier que ses voisins. Mais est-ce vraiment le cas ? En fait, on n'en sait rien…
Aucune statistique européenne harmonisée ne permet une telle comparaison. Les définitions d'"incapacité de travail de longue durée", d'"invalidité" ou de "maladie chronique" diffèrent d'un État à l'autre. Les seuils d'incapacité, les durées minimales d'arrêt, les régimes d'assurance et les populations couvertes varient, ce qui rend les rapprochements fragiles, voire trompeurs. Ce que la Belgique comptabilise comme "incapacité de travail depuis plus d'un an" (les fameux malades de longue durée) n'a pas d'équivalent strict aux Pays-Bas, en Allemagne ou en France.
Aux Pays-Bas, par exemple, l'employeur doit maintenir tout ou partie du salaire du travailleur pendant deux années d'absence (contre un mois en Belgique). Cette spécificité repousse mécaniquement l'entrée des malades dans les statistiques officielles d'invalidité. Les obligations de réintégration des travailleurs néerlandais sont par ailleurs plus strictes et encadrées que chez nous.
En France, le passage à l'invalidité intervient après un long arrêt maladie et repose sur une perte d'au moins deux tiers de la capacité de gain, avec plusieurs catégories d'invalidité. Le Luxembourg, de son côté, ne dispose pas de statistiques publiques récentes aisément comparables.
Certains pays du nord (Suède, Finlande, Norvège) ont des taux d'absentéisme prolongé plus bas, mais des systèmes très différents (réinsertion précoce, obligations strictes des employeurs). D'autres pays (Espagne, Italie, certains pays de l'Est) peuvent avoir des taux "d'invalidité" ou de pension pour incapacité plus élevés, mais souvent liés à des critères différents : seuil d'incapacité plus bas, durée d'arrêt plus courte pour entrer dans le régime, population couverte plus large.
En clair, on ne peut pas dire objectivement qu'un pays "fait moins bien" qu'un autre si l'on se base uniquement sur le nombre ou le pourcentage de malades de longue durée. Tout dépend de la définition, la durée minimale et les obligations des employeurs.
Inaptes jusqu'à la retraite
Qualifier la Belgique de "mauvaise élève" ne peut donc pas être étayé par une base statistique internationale solide. En revanche, les données nationales montrent qu'un nombre croissant de travailleurs sortent durablement de la population active pour raisons médicales et que les dispositifs d'accompagnement restent fragmentés. On ne peut pas affirmer de manière objective qu'un pays "fait moins bien" qu'un autre si l'on se base uniquement sur le nombre ou le pourcentage de malades de longue durée. Il n'en demeure pas moins que la situation belge est préoccupante.
Fin 2023, la Belgique recensait 526 507 personnes en incapacité de travail (hors fonctionnaires) depuis plus d'un an, selon les données de l'Institut national d'assurance maladie-invalidité (Inami). En 2019, le pays en comptait 447 867. Soit une progression de 17,5 % en quatre ans.
Selon une note du 24 octobre, le gouvernement estimait pouvoir remettre 50 000 malades au travail, avant de revoir cet objectif à la hausse.
Parmi ces personnes, près de 289 400 étaient considérées en 2023 comme inaptes au travail "jusqu'à la retraite", un statut (non définitif) attribué lorsque le médecin-conseil estime peu probable une amélioration significative de l'état de santé. Ce groupe représente environ 55 % des malades de longue durée. Par ailleurs, 60 % des invalides sont des femmes, 63 % ont plus de 50 ans et 45 % ont plus de 55 ans.
Selon l'Inami, les incapacités liées à des troubles psychiques (dépressions, burn-out, troubles anxieux) ont augmenté de 44 % en cinq ans et représentaient en 2023 près de 37,6 % de l'ensemble des incapacités de longue durée. Les troubles musculo-squelettiques sont, eux aussi, très fréquents (lombalgies, douleurs chroniques associées à des métiers physiques ou répétitifs, etc.). Ces deux catégories sont les principales causes des longues absences. Le vieillissement de la population active, l'allongement des carrières (qui a un effet sur les maladies de longue durée) et la hausse des pathologies chroniques (diabète, maladies cardiovasculaires, etc.) contribuent également à la progression du nombre d'invalides.
Des mesures pour enrayer la progression
Le gouvernement fédéral a validé en novembre une batterie de mesures visant à remettre 100 000 malades au travail d'ici à la fin de la législature (en 2029), ce qui devrait générer une économie de 1,9 milliard d'euros. Pour être précis, le gouvernement cherche à enrayer la hausse du nombre de malades de longue durée. Selon les estimations communiquées par Frank Vandenbroucke (Vooruit), ministre de la Santé et des Affaires sociales, la Belgique comptera à politique inchangée quelque 682 000 personnes en incapacité de longue durée en 2030. L'objectif est de contenir ce chiffre à 588 000, "soit près de 100 000 de moins que ce qui est attendu actuellement", exposait récemment le socialiste.
La Libre a pu consulter une note, datant du 24 octobre, selon laquelle le gouvernement estimait pouvoir remettre 50 000 malades au travail, avant qu'il ne décide sous pression de deux paris de l'Arizona de revoir cet objectif à la hausse… Un objectif jugé irréaliste par les mutualités, les syndicats et le Parti socialiste.