"Toujours est-il que j'ai commencé ma carrière de mosaïste comme ça, avec un DJ et une clope"
Gala Greenwood est mosaïste, mais avant cela, elle a été musicienne professionnelle et photographe. Un jour, elle a poussé la porte d'un atelier de mosaïque. Pas si beau que cela, mais qu'importe. Le beau, dans sa vie, on doit le trouver.

- Publié le 06-06-2026 à 21h31

"Ce jour-là, je pourrais vous dire la météo, la lumière quand j'entre dans la pièce. Le nombre de livres sur les étagères, les meubles. Ça n'était pas un très bel atelier, mais on s'en fiche, c'est ce qu'on y fait qui compte. Un atelier, ça doit être le bazar… Moi, aujourd'hui, je suis un contre-exemple, j'ai rangé pour vous."
Nous y voilà dans son atelier ixellois. Des pots d'émaux, un bol de thé fumant sur une table faite d'un glacis de pierres taillées. En face de nous, Gala Greenwood, la quarantaine, chevelure ample et brune, un sourire léger qui crée une fossette et un œil qui fouille sans cependant gêner. Dernier détail qu'on perçoit : des mains aux doigts musclés. Est-ce ce métier ou bien les précédents qui expliquent ce dernier trait physique ? Gala Greenwood – un père anglais, une mère française – est "artiste et artisane", mosaïste précisément. C'est son métier depuis 16 ans. Et, à la fois, elle n'y avait absolument jamais songé avant ce moment.
"J'ai envie de vous raconter comment l'invisible est devenu visible… Je veux parler de toutes ces années durant lesquelles j'ai cheminé avant de me retrouver avec une pince à mosaïque dans une main et une tesselle de verre dans l'autre. J'ai fait un choix émotionnel d'évidence, mais ce que je fais maintenant ne m'est pas du tout arrivé comme une vocation".
"J'ai grandi dans un milieu artistique, mes parents sont peintres. Très jeune, j'ai commencé la musique classique et, à 18 ans, j'étais professionnelle. Je connaissais mon chemin déjà tracé, j'allais être prof en conservatoire. J'avais mes concerts, mon quatuor…" On lui demande son instrument : la flûte traversière. "J'étais très bonne musicienne, mais je savais que je n'entrerai pas dans un grand orchestre. Et puis, un jour, je me suis dit : "Cette vie toute tracée, ce n'est pas pour moi". J'ai arrêté la musique et passé mon permis moto !"
Sans transition
"À l'époque où j'arrête la musique, j'ai 21 ans, je vis à Paris, entourée de photographes. Je me dis naturellement : "J'ai envie de devenir photographe". Je rencontre une femme formidable qui m'apprend le métier. Ça marche très vite et très fort. Et puis, j'ai mon fils, Abel, je me mets entre parenthèses."
Pendant qu'"elle fait du bébé" comme elle nous l'explique et toute à la joie que lui procure le souvenir de cette époque, elle prend, aussi, le temps de réfléchir. "J'avais appris la photo à l'époque où elle était encore analogique. J'avais beau avoir pris le virage du digital, je n'étais plus passionnée par le médium. À cette époque-là, je recroise un ami. Je savais qu'il était mosaïste sans m'être jamais intéressée vraiment à ce qu'il faisait. Comme si, jusque-là, ça n'avait pas encore été le moment pour moi d'y regarder."
La porte semi-vitrée
"Ce jour-là, je décide de passer. J'arrive à son atelier, je pousse une grande porte à demi vitrée… La première chose qui me vient, c'est l'apaisement. Je me suis sentie à la maison !… Alors que je n'étais pas du tout chez moi ! L'assistant de mon ami, un Argentin, me tend cette fameuse pince, car, on ne le sait pas, mais pour faire de la mosaïque, il faut trois fois rien".
L'équipe est en train de travailler à un dessin ondulé, un dégradé de vert. "L'Argentin, avec son bel accent, me dit :"Tu coupes en trois la tesselle et, tu vois le dessin, tu suis la vague…". Je me revois poser la pince, lui demander : "C'est ça, la mosaïque ?"
"Il me regarde, me répond que oui. Je répète : "C'est tout ça ?!". Car, là, en fait, un champ des possibles s'est ouvert devant moi. Et ce n'est pas un après-midi que je suis restée, c'est trois mois".
Une évidence, quand on vous demande
Que dit la suite ? "À l'époque, j'avais Abel, bébé, je sortais peu, il y avait l'atelier". Un soir, un ami la tire par la manche pour aller danser. Elle danse et fume sans compter. "À l'époque, ça n'était déjà plus possible de fumer dans les boîtes, mais je fumais, je fumais, et le DJ aussi. C'est moi qui le fournissais en clopes. Autant dire qu'on a enfumé toute cette boîte. Mais voilà, à un moment, je sens sur moi les grandes pattes du videur qui me fiche dehors. Il y avait beaucoup d'artistes ce soir-là. Sur le trottoir, désormais expulsée, alors que je fume ma énième clope, quelqu'un me demande : "Et qu'est-ce que tu fais dans la vie ?". Et je m'entends répondre : "Je suis mosaïste".
La blague, c'est qu'un artiste, dans la salle, FenX (artiste visuel et urbain, évoluant à Paris, NdlR), cherche à l'époque un artiste mosaïste pour réaliser une œuvre. "Le lendemain, alors que je n'étais qu'une petite assistante d'atelier depuis un mois, je reviens avec un gros projet sous le bras, celui d'une mosaïque à partir du dessin de FenX".
"Toujours est-il que j'ai commencé ma carrière de mosaïste comme ça, avec un DJ et une clope".
Gala Greenwood réatterrit dans le fauteuil de son atelier, alors qu'on l'avait vue aller faire un tour dans le passé sous nos yeux. Son moment où tout a basculé n'avait rien de prémédité, et, néanmoins il advient, comme l'évidence ultime. "J'ai eu besoin de la musique puis de la photo pour comprendre la puissance de la mosaïque. Le pixel, c'est comme une tesselle. C'est l'histoire de la déconstruction qui mène à la construction, une pièce qui s'ajoute à l'autre pour arriver à quelque chose de complexe… Moi aussi, je me suis construite ou reconstruite avec la mosaïque."