La gestuelle chromatique d'Arnulf Rainer à Paris
Présent sur deux fronts à la Galerie Lelong, Arnulf Rainer présente des estampes à la librairie et, à l'étage, une gestuelle abrupte.
- Publié le 07-04-2022 à 17h42
- Mis à jour le 08-04-2022 à 09h29

Arnulf Rainer, 92 ans, est un vieil habitué des lieux, où il exposa dès 1985 et où il remit le couvert plus d'une demi-douzaine de fois. Témoins d'une fidélité à toute épreuve, les estampes se partagent entre pointes sèches anciennes qu'il a tirées récemment et ouvrages récents. Des abstractions et des figurations en noir et blanc ou colorées de rouge et de jaune. L'énergie du geste y est, comme il se doit, une marque de fabrique inhérente à son travail.
À l'étage, trois séries de peintures sur papier marouflé sur bois correspondent à trois dimensions, 52x37 cm, 43,5x31,5 cm, 61x44 cm. Il y en a 41 et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elles enflamment les cimaises. Qu'elles les torpillent presque.
Variées par leurs tailles, bien que regroupées en fonction d'elles, elles le sont aussi par de profondes diversités de chromatismes. Toutes sont des acryliques. L'un d'elles, toutefois, de 2012, ajoute des traits de graphite à l'acrylique. Les autres peintures ont toutes été réalisées en 2015 et 2016.
Énergie obsessionnelle
Né en 1929, Arnulf Rainer a développé une longue carrière entamée dans les années cinquante et sa façon obsessionnelle de dessiner et de peindre aura marqué son ouvrage au long cours.
Du surréalisme de ses débuts, il sera passé à une sorte d'informel radical que ses travaux successifs conforteront. Ainsi, lorsqu'œuvrant, années soixante, sur des photomatons, qui sont des autoportraits, il les retoucha rageusement, les poses grotesques renforçant le côté radical du procédé.

Il fut l'un des meneurs de l'actionnisme viennois, sa figure la plus emblématique. À partir de là, sa manière de recouvrir, quasi entièrement, une image de base, lui colla à la peau… Comme une seconde peau.
Le geste fut à ce point radical et véhément que ladite image de base, souvent, disparut sous les couches picturales. Ce ne fut pas, dans son chef, un jeu quelconque. Ce fut un rituel qui le mobilisait de pied en cap. La conséquence d'une énergie totalement déployée, maîtresse de l'œuvre.
L'ouvrage publié à l'occasion de cette exposition s'ouvre sur un beau portrait de l'artiste en fin de vie. On l'y perçoit reposé, conscient du travail entrepris, réfléchissant sans doute à ce que fut sa vie ardente. La photo date de 2021, signée Javier Gutiérrez.
De son côté, Corinna Thierolf écrit : "Les peintures qu'Arnulf Rainer a réalisées entre 2012 et 2016 constituent le dernier groupe d'œuvres de l'artiste. Au cours de ses soixante années de création, il a élaboré un langage pictural singulier. Dans ses 'Übermalungen', il parvient, à coups de griffures, ratures, giclures, coulures, à transfigurer aussi bien ses propres œuvres que celles des autres. En recouvrant les motifs sous-jacents, il les efface dans un geste iconoclaste mais aussi, d'une certaine façon, il les protège. Dans cette nouvelle série, il s'agit toutefois de peindre 'ex nihilo'. Ce que Rainer recouvre ici, c'est le fond blanc du tableau…"
Un iconoclaste ?
Dans cette nouvelle série - la dernière ? - Arnulf Rainer rend visibles, presque assourdissantes, les couleurs qu'il manie avec la dextérité du toréador aux prises avec son combat. L'ultime ?
Le geste y est très présent mais l'agressivité des années fécondes et ravageuses a disparu. Comme si l'artiste entendait s'en aller, non pas l'arme à fleur de peau, mais l'âme au creux de ses lumières.

Dans cet ouvrage, présumé ultime désormais que l'artiste semble avoir remisé ses outils, Arnulf Rainer traque, on le pressent, la lumière. Il les a travaillées à Ténériffe, où il se rend volontiers. Et d'une série l'autre, sa polychromie varie d'intensité, presque radicalement. Du rouge tendu, rouge sang, au noir absolu. Du bleu entrecoupé de blanc au bleu qui se distille dans les verts. Du chatoiement à la couleur profonde.
Du blanc souvent se fait jour entre les gestes chargés de couleur. Parfois il intervient dedans, légèrement, avec un trait de graphite. Rainer, dans ses ultimes travaux, très riches, très obsédants, semble avoir été requis par un goût du balayage. Par une sorte de dessin de contrebande qui anime différemment la et les surfaces ici révélées.
On sent qu'il a regroupé lui-même ses travaux par couleurs dominantes… Ne l'ont-elles pas aidé à trouver des rythmes ? Rythmées, elles sont et sans image sous-jacente.
Rien que le geste, la ou les couleurs, l'énergie ! Cette exposition fait du bien, fût-elle l'ultime sursaut d'un créateur aux prises avec son existence. Celle d'un peintre qui s'est libéré…
Arnulf Rainer - Ex nihilo Art contemporain Où Galerie Lelong&Co, 13, rue de Téhéran, 75008 Paris. www.galerie-lelong.com et 01.45.63.13.19 Quand Jusqu'au 7 mai.

Parution de l'ouvrage "Arnulf Rainer - Ex nihilo", avec un texte de Corinna Thierolf et la reproduction en couleur des peintures. Éditions Lelong&Co, 105 pages sous couverture cartonnée.