L'image et ses reproductions techniques
Antony Cairn chez Stieglitz 19, un goût d'avant-première de son exposition à la MEP en novembre.
- Publié le 07-04-2022 à 17h44
- Mis à jour le 08-04-2022 à 09h29

Rencontré lors du montage de sa nouvelle exposition à la galerie Stieglitz 19 à Bruxelles, Antony Cairns nous parlait d'emblée de cette démultiplication des images qui d'évidence est au centre de son travail depuis quelques années déjà (voir La Libre 15-02-2017 et du 02-09-2020) et que l'on retrouvera bien entendu dans son exposition à la MEP * en novembre.
Il nous montrait notamment un catalogue customisé par ses soins que l'on pourrait considérer comme l'aboutissement de ses recherches de ces huit ou dix dernières années. En l'occurrence, un manuel d'exploitation du langage informatique produit par la société IBM aux temps héroïques de l'avènement des ordinateurs personnels dans lequel il est venu insérer des images. Plus précisément des reproductions de ses propres photos imprimées sur cartes perforées où transparaît l'atmosphère déshumanisée des grandes villes. Ce que nous avions déjà perçu lors de sa précédente exposition comme "une manière de 'sic transit'contemporain pour pointer à la fois l'arrogance des mégapoles actuelles et la fragilité des techniques dont elles procèdent".
Reproductibilité
Dans L'œuvre d'art à l'époque de sa reproduction mécanisée, Walter Benjamin notait : "À de grands intervalles dans l'histoire, se transforme en même temps que leur mode d'existence le mode de perception des sociétés humaines. La façon dont le mode de perception s'élabore (le médium dans lequel elle s'accomplit) n'est pas seulement déterminée par la nature humaine, mais par les circonstances historiques."
À cet égard, on peut considérer le travail de Cairns comme une archéologie des techniques de reproduction photographique - en ce compris les plus anciennes comme le collotype qu'il a étudié lors d'une résidence au Japon - qui ont changé fondamentalement en un siècle nos modes de perception. En recyclant les matériaux des images immatérielles (cartes perforées, écrans d'appareils photo numériques…), il agrège en fait les circonstances historiques les plus récentes. En l'occurrence, pour reprendre le concept célèbre du sociologue Zygmunt Bauman, celles de la société "fluide" de l'hyperconsommation. Ce qu'il nous montre par ses compositions - très concrètes et par ailleurs très agréables à l'œil - c'est que la perte "d'aura" de l'œuvre d'art dont parlait Benjamin dans les années 1930 a désormais fini de contaminer l'image en général au point que l'on pourrait parler à son égard, si ce n'est de perte de sens, de perte de valeur.
Dans l'entre-deux-guerres, la photographie utilisée dans la presse illustrée de masse donnait certes l'impression de déplacer la fascination de l'œuvre unique vers la fascination du spectaculaire (images de guerre) ou de l'extraordinaire (images publicitaires), mais elle comptait encore.
Dans sa courte fable présentée chez Stieglitz 19, l'artiste britannique nous suggère qu'aujourd'hui, par sa dématérialisation, par sa démultiplication exponentielle, l'image se serait démonétisée en tant que langage. Désormais au diapason de la "fluidité" sociétale, elle semblerait être arrivée au bout du bout de son cycle millénaire de porteuse de récit.
"Antony Cairns" Photographies Où Stieglitz 19, 24, rue Saint Georges, 1050 Bruxelles. www.stieglitz19.be Quand Jusqu'au 7 mai, du vendredi au samedi, de 14h à 18h.

*Maison européenne de la Photographie à Paris