Africa Museum : Les sculptures de propagande coloniale de Tervuren couvertes d'un voile

- Publié le 27-02-2020 à 17h04
- Mis à jour le 28-02-2020 à 17h08

Fin 2018, la réouverture du musée devenu Africa Museum fut un très grand succès. Il a connu une affluence record en 2019. Dès le départ, son directeur Guido Gryseels avait annoncé que le travail de décolonisation d'un musée imaginé il y a un siècle comme « un musée de propagande coloniale », n'était pas terminé.
Obtenir un consensus était impossible, d'autant que la Belgique n'a pas encore pu poser un vrai regard sur son passé colonial. Dès la réouverture, les opinions divergèrent, certains jugeant qu'on aurait « basculé d'un musée de la propagande coloniale à un musée de la propagande décoloniale », alors que pour d'autres, le musée restait marqué par une histoire du Congo vue par les seuls colonisateurs. Gryseels voulant faire du musée aussi un forum de débats sur ces questions.
Une salle a focalisé les critiques de nombreux visiteurs dont les Afro-descendants : la grande rotonde en marbre et ses 16 sculptures dans les niches, qui même belles, restent des oeuvres de propagande avec les clichés d'il y a un siècle. L'Africain étant montré avec son corps quasi nu, hypersexué ou infantile, primitif, inculte, et, en face, le Belge apportant, lit-on sous les sculptures, le bien-être, la civilisation, la justice, la religion.
Lors de la rénovation du musée, le Patrimoine en Flandre s'est opposé au déménagement de ces statues jugeant qu'elles font partie d'un bâtiment classé.
L'artiste congolais Aimé Mpane a alors placé au milieu de la rotonde une grande tête de bois exprimant le Nouveau souffle du Congo.
L'ONU regrette
Mais cela n'a pas suffi pour enlever la gène. Un groupe de travail de l'ONU, venu visiter le musée en février 2019 dans le cadre d'une évaluation des droits de l'homme des Afro-descendants vivant en Belgique, a jugé que la réorganisation du musée n'allait pas assez loin. Il était fermement invité à supprimer toute propagande coloniale et à présenter clairement la violence et les inégalités du passé colonial.
La grande rotonde a alors été repensée et son nouveau visage, dévoilé jeudi.
Une seconde sculpture d'Aimé Mpané a été ajoutée plus explicite sur un aspect du passé colonial: avec le crâne du chef Lusinga, une tête tranchée lors d'un raid de l'officier belge Émile Storms en 1884. Ce crâne fut conservé à Tervuren jusqu'en 1964 et transmis ensuite aux Sciences naturelles.
Seize voiles semi-transparents ont d'autre part été accrochés à une légère distance des statues existantes, sur lesquels sont imprimées des images contemporaines. On peut ainsi voir, à la fois, en transparence ou séparément, les statues anciennes et les images neuves. La superposition veut créer «un choc visuel et sémantique, permettant une lecture nouvelle d'un lourd patrimoine. » Ce projet (« RE/STORE »), a été mené ensemble par l'artiste congolais Aimé Mpane et l'artiste belge Jean-Pierre Müller, sur « leur héritage commun ».

Seize voiles
Des exemples: à la sculpture de 1922 d'Arsène Matton La Belgique apportant la civilisation au Congo, montrant un homme sage et blanc veillant sur deux petits noirs nus, on a ajouté une image de fétiche et un texte rédigé par les artistes: « Le colonialisme repose sur le postulat que les peuples conquis forment une sous-humanité arriérée à tous les niveaux- culturel, religieux, technologique ou institutionnel. »
A la sculpture La Belgique apportant la sécurité au Congo où on voit une déesse Athéna protégeant un Noir à genoux, est associé, l'image d'un para belge et le texte « Un para-commando belge à Stanleyville en 1964, lors de l'écrasement des rebelles Simba. L'indépendance formelle du Congo en 1960 est loin d'avoir sonné le glas des interventions étrangères. »
A la sculpture La colonie se réveillant dans la civilisation est associée l'image de Brabo à Anvers jetant la main coupée du géant, allusion au scandale des mains coupées.
La grande rotonde est devenue ainsi un lieu où se confrontent directement l'histoire coloniale vue jadis par les colons belges et celle, revue aujourd'hui, incluant le point de vue des colonisés. L'ancien musée de Tervuren devient ainsi un peu plus l'Africa Museum.
Cela ne changera sans doute ni l'opinion de ceux qui trouvaient qu'on avait déjà été trop loin, ni celle de ceux qui trouvent que ce n'est encore qu'un pas.
Pour Benoit Henriet qui enseigne à la VUB entre autres l'histoire coloniale, « on peut louer le fait que le musée s'engage dans une entreprise d'auto-réflexion. Cependant, toutes les interventions critiques que le musée peut opérer n'effacent pas le fait que son existence même est intimement liée à la colonisation. Changer l'agencement ou la présentation de la collection ne peut faire disparaître le fait que sa seule présence sur le sol belge soit une conséquence directe de la violence structurelle du fait colonial. »
Pour Gryseels, le processus de « décolonisation » n'est pas achevé: il faut ouvrir les collections jusqu'ici analysées par les seuls Européens à des regards africains (programme scientifiques en résidence), augmenter la diversité dans le personnel où seuls 9 % ne sont pas des Blancs, continuer à travailler avec la diaspora.
