Arts et Expos C’est l’événement de l’automne à New York, du moins pour les Belges. Le MoMA (Museum of Modern Art) propose sur tout un étage, une grande exposition "The Mystery of the ordinary, 1926-1938", consacrée aux années les plus productives et, sans doute, les plus décisives de Magritte. Pendant les quatre ans de son contrat avec P.G. Van Hecke et sa galerie Le Centaure, de 1926 à 1930, il réalisa 280 peintures à l’huile (presque le quart de son œuvre peint). Rien qu’en 1928, année record, il peint plus de cent toiles. L’exposition au MoMA montre 80 œuvres de cette époque, essentiellement des tableaux. L’exposition qui dure jusqu’au 12 janvier, ira ensuite à la Menil Collection de Houston (de février à juin 2014) et l’ Art Institute de Chicago (de juin à octobre 2014).

Le chien de Magritte

Si l’exposition ne s’ouvre au public que ce jeudi, elle a déjà été présentée aux "amis du MoMA" et à des personnalités dont la reine Mathilde et le ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders. Michel Draguet, directeur du musée des Beaux-Arts, dont dépend le musée Magritte, était aussi présent, pour rencontrer l’association des amis américains de Magritte et pour discuter avec eux de l’avenir du musée Magritte. "C’est une exposition très visuelle, très peinture-peinture, nous dit-il. Elle bat en brèche l’idée souvent répétée que Magritte ne serait pas vraiment un peintre. On montre en se focalisant sur cette période, l’évolution fulgurante de l’œuvre à cette époque. Elle part d’une forte résonance psychanalytique pour évoluer vers les mots, la littérature et enfin, les objets."

René Magritte (1898-1967) n’alla qu’une fois aux Etats-Unis, à New York, en 1965, deux ans avant sa mort, déjà pour une exposition de son œuvre au MoMA. Il s’y rendit avec son épouse Georgette et son chien, un Loulou de Poméranie. Lors de la visite de son exposition, Magritte et sa femme se sont relayés à l’extérieur du musée pour garder le chien. Ils allèrent ensuite à Houston, à l’invitation de Dominique de Ménil et assistèrent là à un rodéo qui ravit Magritte.

Magritte est une vraie star aux Etats-Unis depuis les années 50, auprès des collectionneurs, des artistes d’avant-garde mais aussi du grand public avec la publicité et le marketing qui se sont parfois emparés de ses idées. Mais la vie de l’homme continue à sembler mystérieuse aux Américains. Comment un tel peintre révolutionnaire peut-il avoir eu une vie si casanière : habillé come un bourgeois, il voyageait très peu et peignait dans sa salle à manger. Michel Draguet ajoute que les Américains peinent aussi à cerner l’aspect très littéraire de son œuvre.

Les marchands

Magritte fut exposé pour la première fois aux Etats-Unis en 1936 à la Julien Levy Gallery de New York. Et la même année, il fit partie de l’exposition au MoMA menée par le légendaire Alfred Barr sur "Fantastic, Art, Dada, Surrealism". Magritte aura une seconde exposition personnelle à la Julien Levy Gallery en 1938. Mais sa renommée américaine démarra vraiment au lendemain de la guerre grâce à son marchand américain, Alexandre Iolas qui lui organise en 1948, une exposition personnelle à sa Hugo Gallery. Alexandre Iolas était un Grec, né en Egypte, ex-danseur étoile du ballet de Monte-Carlo, reconverti en galeriste à New York. Il sera le principal marchand de Magritte durant les vingt dernières années de sa vie.

Ses rapports avec Iolas ne furent pas toujours aisés. Quand Magritte veut exposer en 1954 ses célèbres "tableaux-mots", où les mots font partie de la peinture et sont déconnectés de l’image (comme dans "Ceci n’est pas une pipe") , il le fait via E.L.T. Mesens à la galerie new yorkaise Sydney Janis, sous le titre "Word vs image". Le succès auprès de l’intelligentsia est énorme. Robert Rauschenberg, Jasper Johns, Andy Warhol et Roy Lichtenstein en ont tous achetés et une partie de leur œuvre ne s’explique que par Magritte.

Un autre Américain joua un rôle important pour Magritte : Harry Torczyner qui deviendra à partir de 1957, son ami, son conseiller juridique et un collectionneur de son œuvre. C’est Harry Torczyner qu’on retrouve dans l’histoire d’un tableau, "Les valeurs personnelles" (1952), qu’Alexandre Iolas n’aimait pas car pour la première fois, Magritte y peint des objets hypertrophiés (un peigne géant sur un divan, un verre, une allumette) Et c’est Harry Torczyner qui l’acquit. Ce tableau appartient maintenant au San Francisco Art museum et vient d’être prêté pour une longue durée, au musée Magritte à Bruxelles. Il donnera lieu au musée, à deux expositions thématiques autour de l’œuvre : Magritte et l’hypertrophie de l’objet en2014 et Magritte et le Pop art en 2015.

Un Magritte peut en cacher un autre

"Les années présentées au MoMA sont effectivement, des années clé, explique Michel Draguet. En 1926, Magritte tourne résolument le dos à l’abstraction et va vers ce qu’on appelle faute de mieux, le surréalisme. Il développe alors, sa voie, sa ‘Problématologie’, et trouve les clés de son œuvre. Une époque toute de chef-d’œuvre." On retrouve la "playlist" des œuvres sur le site du MoMA. Avec Ceci n’est pas une pipe, La clairvoyance, Tentative de l’impossible, L’assassin menacé, La durée poignardée, etc. C’est cette peinture qui eut une si grande influence sur l’art américain des années 60, le Pop art et l’art conceptuel en particulier.

Le musée Magritte de Bruxelles a prêté 12 œuvres : 7 venues des collections du musée et 5 qui sont en général exposées au musée Magritte, mais appartiennent à des collectionneurs. Pour compenser le "trou" que cela crée dans le musée Magritte, celui-ci ajoutera une présentation des liens entre Magritte et de grands artistes comme Chirico, Miro et Ernst, en montrant des œuvres de ceux - ci.

Notons que l’expo du MoMA, menée par Anne Umland, a permis de faire des découvertes. Sous deux tableaux de Magritte ("Le Portrait" et "Modèle rouge") on a découvert aux rayons X, qu’il y avait deux fragments d’un très grand tableau, "La Pose enchantée" que Magritte, déçu sans doute du résultat, découpa en quatre pour peindre dessus quatre nouveaux tableaux. Michel Draguet rappelle qu’à cette époque, Magritte n’était pas riche et que Scutenaire avait raconté qu’il avait dû, un jour, démolir sa volière pour utiliser le bois pour se chauffer. On cherche maintenant les deux autres tableaux avec, en dessins sous-jacents, le reste de "La pose enchantée".

Le musée Magritte n’a pas repris à son compte cette exposition, car, explique Michel Draguet, "elle est une tranche seulement de la chronologie de l’œuvre et on attend plutôt de nous, en tant que leader sur Magritte de monter des expositions thématiques. On pense faire un Magritte et Freud, et, ensuite, un Magritte et Miro, et Magritte et Dali. "

Avec cette exposition Magritte, New York continue à honorer nos artistes après l’expo Francis Alys au MoMA et Jan Gossaert au Metropolitan. En 2016, le MoMA organisera une exposition Marcel Broodthaers à partir du fonds Herman Daled qu’il a acquis, avec aussi le musée des Beaux-Arts de Bruxelles et d’autres collectionneurs.

Magritte au MoMA, jusqu’au 12 janvier.