Roberto Saviano, toujours sous protection policière permanente, revient avec "Piranhas": "L'odeur de la rue me manque beaucoup"
Après Gomorra, Roberto Saviano revient avec un autre livre sur le crime organisé

- Publié le 28-11-2019 à 15h49
- Mis à jour le 04-12-2019 à 14h12

Dix ans après "Gomorra", l'auteur revient avec "Piranhas". Cette adaptation de son roman homonyme, sur un gang de très jeunes camorristes, ouvre ce vendredi soir le 19e Festival du film méditerranéen de Bruxelles.
Le 19e Festival du film méditerranéen s'ouvre ce vendredi soir au Palace avec l'avant-première de Piranhas . En salles mercredi prochain (*), cette adaptation efficace du roman homonyme de Roberto Saviano, explore le quotidien d'un gang de la Camorra composé de gamins d'une quinzaine d'années. Invité de la Berlinale aux côtés du réalisateur Claudio Giovannesi en février dernier, l'auteur italien - devenu une star depuis la publication de Gomorra en 2006, adapté deux ans plus tard par Matteo Garrone - ne tarit pas d'éloges sur les jeunes comédiens amateur qui donnent vie à ses personnages dans Piranhas. "
Ils sont incroyables. Dans la vraie vie, l'un est pâtissier, un autre chef, un autre coiffeur", nous expliquait Saviano, quelques jours avant de décrocher le Prix du scénario. Ils représentent selon lui une "alternative quasi héroïque" au destin de ceux qu'ils campent à l'écran. "Eux sont payés 50 € la semaine au noir, quand tout va bien. Sinon c'est 30 € au début. Alors que ceux qui entrent dans le système de la Camorra, c'est 250 € par semaine, puis par jour et puis toujours plus… Un jour, Francesco, l'un des comédiens m'a dit une chose très belle chose : en faisant ce film, il s'était rendu compte que cette vie était machiavélique et qu'il n'en voulait pas. Alors qu'avant de l'interpréter, vue de l'extérieur, elle lui semblait plus belle…"

La même maison que Tony Montana
Dix ans après le triomphe de Gomorra à Cannes, Saviano tire le bilan de son livre-événement, dont il a également tiré une série télé. Et il sait qu'il a, à son tour, inspiré les camorristes. "Le monde criminel a toujours été attiré par le cinéma. Si personne n'a tué quelqu'un parce qu'il l'avait vu faire à la télévision, cela peut influencer la façon dont on tue quelqu'un. La mafia utilise les imaginaires cinématographiques pour envoyer des messages. Walter Schiavone, un parrain de ma région, s'est construit la même villa que Tony Montana dans Scarface, raconte Saviano. Une façon de dire à tout le monde : 'Je suis comme lui.' Quand il a été arrêté, avant de sortir de chez lui, Cosimo Di Lauro, s'est habillé comme The Crow, pour dire à tous : 'Je suis un héros obscur.' Le monde criminel s'y est reconnu dans Gomorra. Aujourd'hui en Italie, la presse peut titrer : 'Un vol ou un meurtre comme dans Gomorra.' Avant, on ne les voyait pas comme des vols ou des meurtres de la Camorra."
L'enquête de Saviano a marqué la société italienne. "Au départ, ces choses n'étaient connues que des experts. À cause du livre et du film, cette connaissance s'est répandue. Surtout sur l'aspect entrepreneurial du crime organisé. Avant on ne pensait pas à eux comme à des entrepreneurs. Et c'est vraiment ce qui les a le plus dérangés dans le livre. Mais je ne suis pas le seul à le dire. La direction nationale antimafia publie une documentation qui, année après année, démontre que c'est la principale activité économique du pays", se désole Saviano.
L'expert s'intéresse également à l'utilisation des réseaux sociaux par le crime organisé. "Je pense que l'influence a été énorme. Pour la diffusion d'informations, mais aussi de vidéos. Au Mexique, par exemple, un petit cartel comme Las Zetas est devenu très important, car il a réussi à faire peur aux autres cartels en mettant en ligne une vidéo de décapitation. Grâce à la peur, ils ont pu contrôler un immense territoire", explique-t-il.

Une vie sous la menace de la Camorra
Depuis la publication de Gomorra, Roberto Saviano, menacé de mort par la Camorra, vit sous protection policière permanente. "Ce n'est pas une vie. L'odeur de la rue me manque beaucoup. En Europe, ils ont tué Daphne Caruana Galizia, une journaliste que j'estimais beaucoup, mais aussi Ján Kuciak et sa jeune fiancée en Slovaquie… Le premier sentiment quand vous êtes mis sous protection, c'est celui de mort. Après il y a heureusement une renaissance. Mais c'est une situation compliquée, car on est partagé entre deux forces contradictoires. Un camp te dit que tu es un condamné à mort. Et l'autre que c'est du bluff pour faire grimper la vente de tes livres. Et quand un ministre de l'Intérieur comme Salvini en vient à parler comme il l'a fait de ma protection, il fait de moi une cible !", rage Saviano.
En février dernier, alors que Matteo Salvini était toujours au pouvoir, l'auteur de Piranhas mettait en garde contre la montée de l'extrême droite. "L'Italie devrait être considérée par toute l'Europe comme une source d'angoisse. L'Allemagne, la France ou l'Espagne peuvent y lire leur propre futur. Salvini peut porter presque tous les jours un uniforme de police et l'Europe n'a rien à dire ? Il met en jeu l'équilibre démocratique du pays ! Il se nourrit du désastre total de la gauche italienne et de la situation désespérée du sud de l'Italie. Durant 30 ans, la Lega a insulté le Sud, dont elle voulait se séparer. Et du jour au lendemain, c'est devenu l'un des partis les plus importants du sud de l'Italie…"

- (*) On lira la critique du film ce mercredi dans le supplément "Arts Libre".