Avec "Out Stealing Horses", Hans Petter Moland, habitué du polar, se fait plus classique

- Publié le 18-12-2019 à 10h29
- Mis à jour le 18-12-2019 à 10h37

Présenté il y a presque un an déjà à la 69e Berlinale, où il a décroché un prix pour la fabuleuse photographie de Rasmus Videbæk, Out Stealing Horses est l'adaptation du best-seller de Per Petterson, signée par le Norvégien Hans Petter Moland. Dans un luxueux hôtel de la Gendarmenmarkt, le cinéaste norvégien, toujours aussi élégant, évoque son dernier film avec un mélange de retenue et de fierté.
Comment avez-vous travaillé sur l'adaptation du roman de Per Petterson ?
Pour certains, ce roman était impossible à adapter, car il parle du temps, se situe quasi entièrement dans la mémoire d'un personnage. Je crois qu'il faut se fier à ce qui est là, à ce qui vous a titillé à la lecture. Essayer d'attraper cela et d'en transmettre l'esprit dans le film. La première fois, j'ai lu le livre juste pour le plaisir. Puis, quand je l'ai relu pour l'adapter, j'ai suivi mon intuition. J'ai d'abord choisi de ne pas garder la structure du livre. Je me suis offert la liberté de ne pas être contraint par une structure conventionnelle. Ensuite, j'ai tenté d'inscrire dans le film la forte impression que m'avait faite le personnage. Enfin, j'ai cherché à filmer le paysage, non comme une carte postale, mais tel que le vivent les personnages.
Le livre de Per Petterson a eu beaucoup de succès en Norvège, mais aussi ailleurs, comme en France. Cela vous a-t-il mis une pression supplémentaire sur les épaules ?
Naturellement, j'espère que les gens qui ont aimé le livre aiment le film. D'ailleurs, Per Petterson, qui est ici à Berlin, est ravi du film. Je pense qu'il est soulagé du résultat, car le film partage le même esprit. Ce n'est pas un roman avec une intrigue forte, ses qualités sont ailleurs… Mais mon obligation est d'abord et avant tout de faire un bon film. Les gens vont au cinéma pour voir un film, pas pour qu'on leur lise le roman à voix haute.
Le film est très fragmenté. Pourquoi avoir opté pour cette structure ?
L'écart entre ce qu'on raconte et ce qu'on ne raconte pas est une des grandes joies de la réalisation. Si vous arrivez à impliquer le public, il remplira lui-même ces trous. Une des raisons pour lesquelles on va au cinéma, c'est pour imaginer ce qui se passe au-delà de telle ou telle scène spécifique, qui ne dure qu'une minute. D'où viennent les personnages ? Où iront-ils ensuite ? Le parfait exemple, c'est Smoke de Wayne Wang, avec Harvey Keitel. Les scènes sont tournées en temps réel. Si la conversation dure une minute et demie, c'est la durée de la scène. Mais le temps entre cette scène et la suivante peut être très long, parfois deux semaines. Ces sauts créent du suspense et approfondissent notre connaissance de l'histoire. Je pense que c'est le cinéma à son meilleur.
Le film est porté par un vrai souffle visuel, mais aussi par la très littéraire voix off lue par Stellan Skarsgård. Pouvez-vous parler de l'équilibre à trouver entre les deux ?
La voix off offre beaucoup de liberté, nous évitant des scènes déjà vues cent fois pour que l'on comprenne qu'on entre dans la tête du personnage. Et puis les personnages de ce film ne parlent vraiment pas beaucoup ; il faut bien que quelqu'un dise quelque chose…
Dans votre mise en scène, la nature, les animaux sont très présents. Pourquoi était-ce si important pour vous ?
Parce que c'est là que vivent les personnages. Il fallait être subjectif, pour faire ressentir ce que cela signifie pour eux de vivre là, dans ces bois, avec les nombreuses créatures qui ont un droit égal à être là. Cet univers, qu'ils ressentent, entendent, sentent affecte leur comportement.
Comment avez-vous travaillé pour intégrer les spectateurs à cet univers très subjectif ?
La seule chose dont on a besoin quand on va au cinéma, c'est d'un peu de curiosité. Je ne pense pas que le cinéma soit une expérience cinématographique snob au départ, mais quelque chose que tout le monde devrait pouvoir apprécier. Du moment qu'on est ouvert à de nouvelles expériences sensorielles. En norvégien, on parle, non pas de co-création, mais d'une collaboration, qui permet au spectateur de remplir les blancs dans sa tête et dans son cœur. Bref, il faut juste avoir confiance dans le public et ne pas faire trop le malin dans sa mise en scène, pour rester compréhensible. Mais, au départ, l'idée de composer cet univers de façon sensorielle est liée au fait que Trond vit vraiment dans l'instant. C'est quelqu'un d'ouvert au monde, qui a une vraie connexion à la nature. Même quand il ferme les yeux, il peut sentir le mouvement des oiseaux. Il est dominé par cette nature, sans jamais trouvé l'équilibre…
Comme votre film précédent, Out Stealing Horses est basé sur la relation père-fils…
J'ai six enfants… C'est un défi d'être père. Dans le film, d'un côté, le père de Trond échoue misérablement, mais il n'est pas que mauvais. Et c'est ce qui pose problème à Trond, car son père était plutôt un homme aimant, un type amusant à côtoyer. Il ne l'admirait pas seulement parce que c'était son père, mais parce que c'était un type charmant. Tout en conservant, comme tous les parents, une part de mystère aux yeux de son fils. Évidemment, quitter sa famille en écrivant une lettre, c'est une situation extrême. Mais, historiquement, je ne pense pas qu'à l'époque, il était possible d'avoir deux familles séparées. Ce que font les gens aujourd'hui quand ils divorcent. Si je devais défendre le père de Trond, je dirais qu'il a choisi l'amour de sa vie et, ce faisant, qu'il a dû trahir quelqu'un d'autre. C'était un choix impossible. Même quand on essaye d'être quelqu'un de bien, on fait des erreurs. Mais si on prend conscience de celles-ci, on peut peut-être essayer de les corriger. Ce que fait le personnage de Stellan avec sa fille. Il est parti sans rien dire et pourtant, quand elle vient le retrouver, ils recréent une façon d'être ensemble, à partir d'un moment de littérature partagé. En cela, c'est selon moi un film plutôt optimiste…
