Tomas Leyers : conserver le cinéma au XXIe siècle
Le nouveau conservateur de la Cinematek de Bruxelles entend faire prendre un virage écologique à l'institution.

- Publié le 10-11-2020 à 13h43
- Mis à jour le 30-05-2022 à 11h59

"J'ai commencé mon intérim le 16 mars et on fermait le 18 mars. J'ai été nommé officiellement conservateur le 16 octobre et une semaine après, on refermait la baraque…", rigole Tomas Leyers, de l'autre côté de l'écran, lors d'un entretien par Zoom début novembre. À 50 ans, le producteur flamand - il a notamment produit Hellhole ou Ghost Tropic du jeune réalisateur flamand Bas Devos , mais aussi coproduit Insyriated de Philippe Van Leeuw (Magritte du meilleur film 2018) ou Noces de Stephan Streker - est devenu officiellement conservateur de la Cinematek il y a quelques semaines, après sept mois d'intérim. Il succède à l'Italien Niccola Mazzanti à la tête de l'institution fédérale dédiée, depuis sa création en 1938, à la conservation du 7e Art.
Arrivé en plein confinement, Tomas Leyers a connu un véritable baptême du feu ! "On voulait garder le contact avec notre public. On a donc décidé de conserver notre brochure trimestrielle, mais sans la programmation. On a donc fait une édition sur Chantal Akerman et sur les coulisses de Cinematek. On a également organisé des séances de films muets accompagnés au piano en Facebook Live. Une initiative reprise par d'autres cinémathèques et dont on est en train de voir comment la réorganiser. De cela, est né, au moment de la réouverture en capacité réduite la, Cinematek à la carte . Ça bien marché, avec des publics très différents", se félicite le conservateur.
Changement de modèle
Depuis le 24 octobre, comme tous les cinémas, la Cinematek a donc refermé ses portes au public,. Mais le conservateur n'est pas inquiet pour l'avenir de la salle. Dès le premier déconfinement, les fidèles de la Cinematek étaient en effet au rendez-vous, avec des séances aux jauges réduites, certes, mais quasi toutes sold-out. "Même James Bond, le réalisateur l'a tourné avec le grand écran en tête. Pour le public, l'expérience grand écran est différente que sur un ordinateur ou une télévision. La différence, c'est surtout entre l'art et le business. Il y a ceux qui veulent raconter une histoire et qui cherchent de l'argent pour la raconter. Et il y a ceux qui veulent faire de l'argent et qui, pour ça, cherchent des histoires", explique M. Leyers.
Il estime que le "modèle Spider-Man", comme il l'appelle, de ces films de studios dont un tiers du budget est consacré à la promotion pour créer une attente chez les spectateurs - aussi vite évanouie 15 jours après la sortie -, est peut-être en train de s'écrouler avec la fermeture des salles. La meilleure preuve, selon lui, c'est que la MGM ait demandé 600 millions de dollars à Netflix et Apple pour diffuser le prochain James Bond…
Si, dépendants de ce modèle, les multiplexes risquent de souffrir dans les années à venir, le conservateur est optimiste pour les salles art et essai. "Ce qu'on remarquait déjà avant le corona et qui sera renforcé, c'est le retour des cinémas de quartier, o ù l'on peut prendre un café avant le film ou un verre apr è s. Aux Pays-Bas, en Angleterre, les chiffres étaient en augmentation. À Malines, va ouvrir un nouveau ciné de quartier. À Anvers, Lumière a déjà repris le cinéma Cartoons et ouvre une seconde salle. On voit ça partout…"
La valorisation du patrimoine
Au printemps dernier, le box-office américain était totalement anachronique, avec pas moins de sept anciennes productions Spielberg dans le Top 10, dont Les Dents de la mer, E.T. ou Jurassic Park. Preuve que patrimoine se porte bien. "Avec le coronavirus, le Brexit, tout ce qui se passe aux États-Unis, le futur est certain, on se repenche donc vers le passé. Même les jeunes ont un intérêt nouveau pour des films qui ont 20, 40, 60 ans. Cela marque cette rupture du modèle : tout doit être nouveau, ici et maintenant", se réjouit Tomas Leyers.
En tant que conservateur, l'une de ses missions est justement la valorisation de l'extraordinaire collection de la Cinematek, l'une des trois plus riches au monde, avec environ 75 000 titres. "Dans ma note stratégique pour la Cinematek, j'ai dit que notre mission consistait à amener les gens au cinéma. Nous leur proposons cette expérience cinéma dans les meilleures conditions possibles, dans une salle, avec un projecteur, le meilleur format original possible, des émotions partagées. Mais nous avons aussi la mission d'amener les films au public."
En ce sens, le nouveau conservateur entend continuer à proposer les films de sa collection en vidéo à la demande sur les plateformes belges (Sooner.be, Cinéchezvous.be), comme il l'avait fait, pour la première fois de l'histoire de la Cinematek durant le premier confinement avec Cinematek@home. "Une fois qu' on a restaur é un film, qu ' on l 'a montré en salles, il est aussi important de le rendre accessible aux gens qui n'ont pas eu l' opportunit é de le voir sur grand écran", plaide M. Leyers. Qui souhaite également créer, avec des salles un peu partout en Belgique, un "petit réseau Cinematek @Liège, Anvers, Bruges ou Namur" pour montrer la collection en faisant tourner à nouveau les anciens projecteurs 35 mm.
L'enjeu de la conservation
Depuis dix ans en effet, un tournant majeur s'est opéré, avec la généralisation de la projection numérique des films via DCP, qui a modifié la mission de conservation de la Cinémathèque. Jusque-là, les distributeurs déposaient une copie analogique de chaque film sorti en Belgique. Mais, depuis 2010, la Cinematek ne garde plus de copies numériques que des films belges. Mais cela fait néanmoins une quantité exponentielle de données à gérer.
"J'appelle ça le tsunami digital ! Les données digitales sont éternelles… pour les 5 prochaines années", se désole le conservateur. Qui détaille aussi l'effet boule de neige, à mesure que l'on passe de la 2K à la 4K, la 8K… Mais aussi la nécessité, tous les 5 à 8 ans, de changer de support et de logiciels. Alors que, dans des conditions de conservation idéales, la pellicule sera toujours très facilement lisible pour les générations futures, dans 100 ou 200 ans. "Avec une lampe et un obturateur, un petit malin peut facilement créer un projecteur…"
Le gros chantier de Thomas Leyers, c'est justement la création d'un nouveau centre de conservation pour la collection analogique de la Cinematek. Si le bâtiment de la rue Gray à Ixelles a longtemps été un modèle de conservation, ce n'est plus le cas. Pour que la pellicule soit conservée correctement, la température doit en effet être maintenue à 4°C. Pour son patrimoine national (les films hollandais en pellicule couleur), The Eye à Amsterdam descend même à -2°C ! "La connaissance sur l'archivage des films a évolué, explique M. Leyers. Mais notre climat est aussi en train d'évoluer. C'est un bâtiment en béton, qui souffre énormément de la canicule. Et celle qu'on a connue cet été est sans doute la moins importante des 20 prochaines années… Il est important d'avoir une réflexion écologique et durable. On doit avoir un nouveau centre de conservation où l'énergie produite pour refroidir le bâtiment servira à produire du chauffage ou de l'eau chaude pour le quartier ou alors il faut que ce soit un bâtiment entièrement passif."
À l'exception des films-nitrate - hautement explosifs et que le conservateur souhaite entreposer en commun avec les Pays-Bas et le Luxembourg dans le port d'Anvers ou de Rotterdam (équipés pour faire face à de tels risques chimiques -, ce nouveau centre de conservation bruxellois accueillera donc de façon écologique l'immense patrimoine de la Cinematek : les films, bien sûr, mais aussi la très riche bibliothèque. Et il devrait être doublé d'espaces de recherche et d'une salle de visionnage. Un travail colossal que Tomas Leyers estime à 10-12 ans. "Sans compter cette année, qui est déjà perdue", sourit-il…
Trois coups de coeur
1) Part of the Weekend Never Dies de Soulwax, le documentaire/concert filmé qui retrace la tournée "Radio Soulwax" du groupe gantois en 2008. "J'aime la musique. Et durant ce confinement, aller au concert me manque autant que d'aller au cinéma. Un concert en streaming, c'est pas la même chose. Mais ce film, qu'ils ont mis gratuitement sur YouTube en 2018, est d'une telle énergie, avec un montage complètement fou, comme leur musique, que ça remplace presque l'expérience du concert. Un vendredi soir, avec un petit verre et le volume à 10, on a presque l'impression d'y être…"
2) Chef's Table, saison 2, épisode 1 , sur Netflix. "Avec ma femme (la réalisatrice flamande Caroline Strubbe, NdlR), on regardait chaque saison dès qu'elle était mise en ligne. Cela parle de gastronomie, mais c'est filmé de façon très cinématographique avec, en même temps, des histoires personnelles de chefs. J'ai choisi celle de Grant Achatz , du restaurant Alinea à Chicago , car elle est très émouvante. À un moment, suite à sa maladie, il a perdu le goût. Et il a dû se réinventer en tant que chef pour créer de nouveaux plats sans le goût !"
3) Cinematek@home . "Dans notre offre VOD, j'ai choisi trois films qui forment, selon moi, une unité : Jeanne Dielman de Chantal Akerman, Déjà s'envole la fleur maigre de Paul Meyer et Bruxelles-transit de Samy Szlingerbaum. C'est chaque fois une réflexion sur la famille : une mère et son fils, l'arrivée d'une famille italienne dans le Hainaut et celle d'une famille juive polonaise à Bruxelles. Ces films expriment ce qu'est la famille en Belgique. Surtout en ce moment de confinement, où l'on voit moins sa famille. Pour moi, Jeanne Dielman est d'ailleurs presque le film ultime sur le confinement, l'enfermement. Mais c'est un film qui demande une vraie attention. Comme pour toute expression artistique, il faut être prêt pour certaines oeuvres."
