"The Sweet East": Portrait décalé d'une Amérique totalement déboussolée, fourmillant de trouvailles bien senties
En salles ce mercredi, un premier film indépendant nous promène dans une Amérique déboussolée et plus divisée que jamais. Avec la magnétique Talia Ryder.

- Publié le 12-03-2024 à 16h41
- Mis à jour le 13-03-2024 à 15h33

En voyage scolaire à Washington, Lilian (Talia Ryder) assiste à une fusillade dans une pizzeria, où l'assaillant, partisan des théories complotistes de Q-Anon, prétend que des enfants sont violés dans la cave. La jeune fille fuit avec un jeune activiste de gauche, qu'elle suit dans sa colocation. Mais alors qu'elle embarque dans une action militante, Lilian finit par laisser le groupe pour rejoindre une réunion de suprémacistes blancs, où elle est prise en charge par Lawrence (Simon Rex). Ce professeur d'université amateur de poésie (et de théories racistes) l'accueille, en tout bien tout honneur, dans sa petite maison au bord du Delaware…
Premier film d'un directeur photo
Directeur de la photographie attitré d'Alex Rose Perry (qui produit ce premier film), mais aussi pour Abel Ferrara (Sportin'Life en 2020), les frères Safdie (Good Time en 2017) ou Anaïs Volpé (Entre les vagues en 2021), Sean Price Williams passe à la réalisation avec un petit film indépendant fauché à l'irrésistible étrangeté.
Sur un scénario de son pote Nick Pinkerton, Sean Price William signe un véritable récit picaresque, au gré des rencontres que fait sa jeune héroïne, adolescente américaine paumée en quête d'identité ou en tout cas d'un but dans la vie. Forcément naïve, comme dans tout récit du genre, Lilian, volontiers mythomane, est dépourvue de toute conscience politique, aussi à l'aise auprès de jeunes néo-punks que d'un suprémaciste blanc fan d'Edgar Alan Poe qui l'initie à la littérature, d'islamistes planqués dans une forêt du Vermont que d'une jeune équipe de cinéma enthousiaste.
C'est justement la virginité du personnage — sans cesse rappelé par sa beauté éclatante et ses robes blanches — qui permet au cinéaste de dresser un portrait décalé d'une Amérique totalement déboussolée et profondément divisée. Lilian passe d'un univers à l'autre avec élégance et simplicité, posant chaque fois sur ceux-ci un regard candide.

Talia Ryder, une future grande ?
Fourmillant de trouvailles et de gags bien sentis, The Sweet East est un film 100 % mumblecore, dans la tradition d'un certain cinéma indépendant new-yorkais. Un film fauché donc, mais aussi volontiers foutraque, décousu. C'est ce qui fait son charme. De même que le charisme de son actrice principale, Talia Rider.
Révélée en jeune fille cherchant contre vents et marées conservateurs à aider son amie à avorter dans le magnifique Never Rarely Sometimes Always d'Eliza Hittman en 2020, la comédienne a ensuite été revue dans West Side Story de Steven Spielberg et plus récemment dans Dumb Money de Craig Gillespie. Avec ses grands yeux bleus, son élégance naturelle et sa fausse naïveté, elle porte le film à elle seule, nous emmenant à sa suite dans un voyage, drolatique et inquiet, au cœur d'une Amérique contemporaine en perte de repères, face à l'implosion de ses valeurs traditionnelles et à l'explosion de ses déchirures politiques.


The Sweet East Comédie picaresque Photographie et réalisation Sean Price William Scénario Nick Pinkerton Musique Paul Grimstad Montage Stephen Gurewitz Avec Talia Ryder, Jacob Elordi, Simon Rex, Earl Cave, Ayo Edebiri… Durée 1h44