Richard Linklater : "Je me sens plus proche de Truffaut"
Ce mercredi, sort au cinéma "Nouvelle Vague", une irrésistible comédie cinéphile qui retrace le tournage d'"À bout de souffle" par Jean-Luc Godard.

- Publié le 15-10-2025 à 11h58

Il y a un mois, on retrouvait Richard Linklater à Paris chez ARP, producteur de son nouveau film Nouvelle Vague, qui sort ce mercredi au cinéma. C'est dans la belle cour intérieure d'un hôtel de maître du 8e arrondissement que l'on a discuté à bâtons rompus avec lui de cette comédie cinéphile qui retrace amoureusement le tournage d'À bout de souffle par Jean-Luc Godard en 1959.
S'excusant de ne pas parler français — "Je n'ai aucune facilité pour les langues" —, le cinéaste américain dit n'avoir pas eu de problème à tourner son premier film en français. Et il attendait avec impatience la réaction du public français lors de la première du film, dévoilé en Compétition à Cannes en mai dernier.
Américain, Richard Linklater se sent sans doute plus libre de revenir sur cette époque mythique du cinéma hexagonal. "Je suis juste un cinéphile qui adore cette époque. J'en connais les mythes, les légendes, le romantisme qui l'entoure. Contrairement à d'autres, je ne suis pas en conflit avec la Nouvelle Vague. Je n'ai pas ce complexe d'Œdipe par rapport à ces cinéastes, qui ne sont pas mes pères", estime le cinéaste.
Avec À bout de souffle, "Godard proposait une lecture moderniste française, et surtout godardienne, des films de gangsters américains à petit budget, de Monogram Pictures par exemple. Disons que je filtre la Nouvelle Vague à travers ma conscience de cinéaste indépendant américain…"
Hommage à la Nouvelle Vague
S'il aurait sans doute pu financer son film aux États-Unis avec des acteurs américains jouant Godard, Belmondo et les autres en anglais — "ou pire, en anglais avec un faux accent français, façon Docteur Jivago. C'est toujours un peu ridicule…" —, il était évident pour Linklater que ce film devait se faire à Paris, avec des acteurs français (tous méconnus).
"C'est aussi comme ça que j'ai reçu la Nouvelle Vague. C'était des films français avec des sous-titres en anglais. Et les premiers était en noir et blanc. Je n'ai donc pas voulu sortir de cette esthétique", explique le cinéaste, qui a même cadré son film en pensant à la place que prendraient les sous-titres… Lequel propose également une reconstitution très soignée du Paris de la fin des années 1950. "Je n'ai jamais eu, loin de là, recours à autant d'effets spéciaux !", précise-t-il. Notamment pour effacer de l'image les poteaux qui bordent désormais les rues parisiennes ou pour redonner ses pavés à la rue Campagne Première, dans laquelle Belmondo meurt à la fin d'À bout de souffle…
S'il a choisi de s'intéresser à la figure de Godard, c'est qu'À bout de souffle reste, avec Les 400 coups de Truffaut, le grand classique de la Nouvelle Vague pour les cinéphiles américains. Mais aussi parce que "JLG" "est tellement différent". "On ne peut pas imiter Godard. Il est unique. La façon dont il a fait ce film est tellement anormale et il y a quelque chose de si spécial dans le duo Seberg-Belmondo. C'est un miracle que le film fonctionne !", explique le réalisateur de 65 ans. Lequel aurait adoré découvrir À bout de souffle lors de sa sortie en 1960. Mais qui n'a découvert que bien plus tard les premiers films de Godard, Truffaut, Rohmer et les autres, alors qu'il était étudiant…

De méticuleuses recherches
Pour écrire le scénario de Nouvelle Vague, Richard Linklater s'est énormément documenté. Il a beaucoup lu, mais a aussi eu accès aux archives de Godard à la Cinémathèque française, et notamment aux carnets de tournage d'À bout de souffle. Il précise ainsi que la scène de l'agence de voyages avec Belmondo qu'il recrée dans son film correspond à la troisième prise, qui n'a pas été retenue dans le montage d'À bout de souffle.
Si vous voulez faire des films différents, vous devez les faire un peu différemment.
Ce que montre à l'écran Linklater, c'est le fructueux chaos dans lequel travaillait Godard, qui a su se créer, au sein d'une production classique (avec un producteur, Georges de Beauregard, un budget, des techniciens professionnels…) une liberté quasi totale. L'Américain estime, lui aussi, avoir su se créer sa liberté, notamment en renonçant de travailler avec un producteur au-dessus de son épaule après Génération rebelle en 1993. "Un artiste, un cinéaste doit créer sa propre méthodologie de travail. Cela s'apprend. Il faut passer par des moments difficiles pour comprendre comment vous voulez faire des films. Et si vous voulez faire des films différents, vous devez les faire un peu différemment…"

La marque de Truffaut
Si Linklater met au centre de son film la figure de Godard, ce n'est pourtant pas le cinéaste de la Nouvelle Vague qui a eu le plus d'influence sur lui… "Je me sens plus proche de Truffaut à bien des égards. Il n'a pas fait comme Godard. Il ne s'est pas politisé. Il est toujours resté fidèle à son cinéma pur. Et puis, moi aussi j'ai mon truc à la Antoine Doinel…", admet le réalisateur. Comme l'avait fait Truffaut avec Jean-Pierre Léaud en lui redonnant à cinq reprises son rôle des 400 coups, Linklater a en effet retrouvé Ethan Hawke et Julie Delpy en 1995, 2004 et 2013, dans sa trilogie Before Sunrise/Sunset/Midnight.
L'un des plus beaux films de Linklater, Boyhood en 2014, est d'ailleurs inspiré des 400 coups, mais aussi de Mes petites amoureuses (1974) de Jean Eustache. En voyant ce dernier, l'Américain avait trouvé dommage que le cinéaste français n'ait pas pu interrompre son tournage et attendre deux ans, le temps de laisser grandir son jeune comédien… C'est de là qu'est née l'idée de tourner Boyhood sur 11 années, nous permettant de voir vieillir ses acteurs à l'écran de façon bouleversante.
Sur le même principe, Linklater a commencé en 2019 le tournage de Merrily We Roll Along avec Paul Mescal, une adaptation de la comédie musicale de Stephen Sondheim, qui devrait sortir… en 2041. "C'est différent. Pour Boyhood, même si je connaissais la structure et le plan final, je pouvais écrire chaque année. Ici, je peux vous dire exactement ce qui se passe. C'est l'histoire d'une amitié sur 20 ans. Ce qui ne fonctionnait pas vraiment sur scène, car on n'y croyait pas. Sondheim m'a donné sa bénédiction (avant sa mort en 2021, NdlR). C'est le projet d'une vie…", glisse Linklater.
