Isabelle Huppert : "Je ne me suis jamais considérée comme une femme de pouvoir"
Ce mercredi au cinéma, face à un fantasque Laurent Lafitte, la star française campe le double de Liliane Bettencourt dans "La Femme la plus riche du monde" de Thierry Klifa. Une comédie dramatique inspirée de l'affaire Banier-Bettencourt.

- Publié le 05-11-2025 à 10h40
- Mis à jour le 05-11-2025 à 11h06

Double actualité pour Isabelle Huppert. Ce dimanche 9 novembre, la Française sera présente à Bozar à Bruxelles pour le "State of Cinema 2025", rendez-vous annuel organisé par le magazine de cinéma en ligne Sabzian. Dans une conversation avec le critique Jean-Michel Frodon, l'actrice de 72 ans partagera sa vision de l'état du cinéma contemporain, avant une projection des Feuilles mortes, le dernier film du Finlandais Aki Kaurismäki en 2023.
Depuis ce mercredi, Huppert est également à l'affiche de La Femme la plus riche du monde. Elle y incarne Marianne Farrère, héritière de l'empire des cosmétiques Weldner Paris, qui tombe sous le charme de Pierre-Alain Fantin (Laurent Lafitte), un photographe haut en couleur qui ne prend pas de gants avec elle. Et qui profite très largement de la générosité de la femme d'affaires.
Dans son nouveau film, Thierry Klifa (Les Rois de la piste) oscille entre drame et comédie pour évoquer l'affaire Banier-Bettencourt. Laquelle avait été révélée au grand public en 2008, quand Françoise Bettencourt-Meyers, la fille de Liliane Bettencourt, la patronne de L'Oréal, avait accusé le photographe François-Marie Banier d'abus de faiblesse envers sa mère, dont la fortune était alors estimée à 36 milliards de dollars…
Nous avons rencontré Isabelle Huppert à Bruxelles il y a peu pour parler de ce rôle.
Quels souvenirs gardiez-vous de cette affaire ?
Franchement, je n'avais pas une image très précise de Liliane Bettencourt, sinon celle d'une femme très élégante, distante. La bonne idée de Thierry Klifa, c'est de ne pas prendre l'histoire par la fin, mais par le début. On découvre une femme de pouvoir, en possession de ses moyens, qui dirige un empire. On la voit seule, entourée d'hommes, au sein de son conseil d'administration, en train de donner des directions, de prendre des décisions. C'est une image très différente de celle sur laquelle on a pu rester à la fin de sa vie.
Dans le film, on découvre une femme plus amoureuse que sous emprise…
Si elle est sous emprise, c'est de son charme. Il ne s'agit pas d'une emprise maléfique et manipulatrice. D'ailleurs, lui aussi est sous son emprise à elle. Ils sont réciproquement drôles, pleins d'humour. Il dit des énormités certes, mais elle est tout à fait prête à les entendre et à ce que ça la fasse rire. Même lorsqu'il évoque d'une manière particulièrement audacieuse le passé, embarrassant, de cette famille (André Bettencourt, le mari de Liliane campé par André Marcon à l'écran, fut collabo pendant la guerre, NdlR), elle finit par l'accepter…
Marianne Farrère est une femme riche, vivant dans le cadre assez étriqué de la grande bourgeoisie française. Cet artiste fantasque comble-t-il chez elle un désir de liberté ?
Complètement. Elle a autant de bonheur à le rencontrer qu'il en a à la rencontrer, parce qu'elle est intelligente, elle a beaucoup d'humour, elle est prête à le suivre dans ses extravagances. Et c'est quand même la première qui lui propose de l'aider à accomplir son ambition artistique. Ce n'est pas lui qui vient lui voler cette somme dans son porte-monnaie, c'est elle qui décide de lui donner. En accomplissant son ambition artistique à lui, elle accomplit aussi une part d'elle-même qu'elle ignorait, qui la flatte. Au fond, elle fait du mécénat, elle n'a pas du tout le sentiment d'être volée.
L'argent permet parfois de s'octroyer un peu de liberté, là où, certainement, les gens qui n'en ont pas du tout ne peuvent pas se l'octroyer…
Vous aussi, vous êtes une femme de pouvoir dans le milieu du cinéma. Avez-vous autour de vous des gens capables de la même franchise envers vous ?
Je ne me suis jamais considérée comme une femme de pouvoir. Ça ne veut pas dire grand-chose. C'est de l'ordre du fantasme cette vision des stars. Ça me paraît difficile à entendre, parce que je suis très peu dans cette conscience-là de moi-même. Je pense que si on donne le sentiment aux gens qu'ils peuvent vous parler normalement, ils le font… Je l'espère en tout cas. Ce serait triste sinon.

La question de l'argent est centrale dans le film. Quel est votre propre rapport à l'argent ?
On dit que l'argent ne fait pas le bonheur, mais qu'il y contribue, tout simplement. Ça permet parfois un peu de liberté, là où, certainement, les gens qui n'en ont pas du tout ne peuvent se l'octroyer. Marianne en profite, mais à des niveaux tellement démesurés ! Pour elle, ça ne représente rien de donner 1 million d'euros à son petit-fils pour son anniversaire. C'est là que les ennuis commencent… Le film parle de l'état du monde, des inégalités, de ceux qui n'arrivent pas à vivre correctement.
Chabrol aimait bien dire qu'il était un cinéaste marxiste.
Récemment, vous avez joué dans Les Promesses de Thomas Kruithof et dans La Syndicaliste de Jean-Paul Salomé, qui, comme La Femme la plus riche du monde, s'intéressent au contexte politico-financier de la France. Cela vous importe de tourner dans des films qui parlent de l'état de la société ?
Non, pas du tout. Ce qui m'attire, c'est de faire des bons films avec des bons metteurs en scène. Après, que ce soit d'une manière un peu plus soulignée comme dans ces trois films ou d'une manière peut-être plus individuelle, comme ça pouvait être le cas chez Chabrol, on filme toujours un personnage défini par son contexte social, politique. Certains films se concentrent sur des relations plus exclusivement psychologiques, mais souvent, l'intérêt, c'est de voir que les personnages sont pris dans une mécanique, dans un système qui explique d'où ils viennent et où ils vont. Chabrol adorait dire que La Cérémonie (qui a valu à Huppert son premier César de la meilleure actrice en 1996, NdlR) était un film sur la lutte des classes. Il aimait dire qu'il était un cinéaste marxiste, parce que l'individu est toujours au centre chez lui.
En 2020, le New York Times vous a sacrée meilleure actrice du XXIe siècle. Vous avez été récompensée à Cannes, Venise et Berlin. Vous avez 16 nominations aux César… Comment vivez-vous cette reconnaissance ?
Ça me fait plaisir, mais franchement, quand vous me le dites, j'ai l'impression qu'on parle d'une personne qui n'est pas tout à fait moi. C'est très curieux comme sentiment. Je suis obligée de me dire : oui, c'est ce que les gens disent de moi… Mais ça ne me fait pas le même effet qu'à vous. Ça me fait plaisir pour les films, mais j'ai quand même l'impression que tout reste à faire. Je m'intéresse plus au film que je viens de terminer ou à celui que je vais commencer.
Vous tournez beaucoup à l'étranger, notamment aux États-Unis depuis La Porte du paradis de Michael Cimino en 1980. Quel souvenir gardez-vous de ce film qui a changé l'Histoire du cinéma ?
Le film a été un désastre financier, une vraie catastrophe industrielle. Et, au fond, Michael Cimino ne s'en est jamais remis, même s'il a fait des beaux films après, comme L'Année du dragon ou même La Maison des otages. Ça l'a meurtri, même si le film est aujourd'hui considéré comme un grand film. À l'époque, on ne lui pardonnait pas d'avoir dépensé tant d'argent pour un geste aussi artistique, un peu solitaire. Dans le système américain, si on fait un film comme ça, il faut quand même se dire qu'on va vers le public. On a estimé qu'il ne faisait pas ce genre de concession. Et le film était doublé d'un discours très anti-américain, alors difficile à entendre. Peut-être l'entendrait-on mieux maintenant…
