Joaquin Phoenix campe un Joker torturé dans un grand film de Todd Philips. Lion d’or à Venise.

Le Joker fut l’un des grands chocs de la 76e Mostra de Venise il y a quelques semaines. On prédisait le prix d’interprétation à Joaquin Phoenix ; le film de Todd Philips a finalement décroché le Lion d’or. Une première pour un film de super-héros. Ou plutôt de super-vilain. Pour la Warner, le cinéaste américain revient en effet aux origines du futur ennemi de Batman (lequel sera campé par Robert Pattinson dans le prochain reboot de la saga, l’année prochaine).

Si Joker s’insère dans la saga du Dark Knight, il n’a cependant rien d’un Avengers ou d’un X-Men, ni même d’un Justice League. Ce spin-off ne fait en effet appel qu’à quelques références minimales à l’univers de DC Comics et ne recourt jamais au fantastique ou au surnaturel. L’action se déroule au début des années 80 à Gotham City, métropole décatie sur laquelle règne le millionnaire et philanthrope autoproclamé Thomas Wayne (le père du petit Bruce). Du haut de son immense fortune, celui-ci songe à se présenter aux prochaines élections municipales pour "assainir la ville", alors qu’elle croule sous les immondices et risque une crise sanitaire grave.

Parmi les plus pauvres des plus pauvres de Gotham, Arthur Fleck (Joaquin Phoenix), mentalement très fragile, survit grâce à l’aide des services sociaux et à un petit boulot de clown publicitaire dans la rue. Cela lui suffit à peine pour pouvoir s’occuper de sa mère (Frances Conroy), avec qui il vit dans un minuscule appartement. Peu à peu, alors que le monde semble s’écrouler autour de lui, Arthur est gagné par un ressentiment grandissant et glisse de plus en plus vers la folie…

Le rire du désespoir

De façon passionnante, Todd Phillips relit la légende de l’un des méchants les plus charismatiques de l’Histoire du cinéma. Pas facile de succéder à un certain Jack Nicholson (dans le premier Batman de Tim Burton en 1989) ou à Heath Ledger (dans son dernier rôle pour Christopher Nolan dans The Dark Knight en 2008). Se plongeant à nouveau à corps perdu dans un grand rôle de composition, Joaquin Phoenix parvient à trouver sa propre petite musique et se révèle tout aussi magistral que ses prédécesseurs.

Phoenix ne campe pas cette fois un ancien truand, mais un homme malade mentalement et victime d’une société à laquelle il voudrait appartenir mais qui refuse d’en faire l’un des siens. Particulièrement impressionnant dans ce rôle très physique, l’acteur semble d’ores et déjà bien placé dans la course à l’Oscar. Très troublant, il se fait à la fois déchirant de fragilité et effrayant dans ses accès de violence sourde. Ou dès que résonne son rire, non pas démoniaque ou sardonique, mais plaintif, plus proche d’une crise de larmes. Un rire sur lequel l’acteur affirme avoir énormément travaillé, s’inspirant notamment de la formidable bande-son composée par l’Islandaise Hildur Guðnadóttir (l’une des invités du prochain festival de Gand).

Le justicier des plus démunis

Connu pour ses comédies complètement loufoques (avec notamment la série des Very Bad Trip), Todd Philips construit tout son film autour de la thématique du rire. Son Joker rêve en effet de faire carrière dans le stand-up et de pouvoir côtoyer un jour son idole Murray Franklin, présentateur à la télé d’un talk-show populaire. Un rôle confié de façon très intelligente à Robert De Niro, qui campe ici un personnage en miroir du sien dans La Valse des pantins de Martin Scorsese. Parmi ses références pour Joker, Phillips cite en effet en premier lieu les grands films du maître new-yorkais, de Taxi Driver à Mean Streets, en passant par Raging Bull. Volontairement tourné à New York, ce Joker emprunte bien plus à l’esthétique du cinéma indépendant américain des années 70 et 80 qu’à celle des comics contemporains…

Un grand film politique

Après avoir déjà prouvé qu’il pouvait toucher à des sujets graves avec War Dogs (qui abordait le trafic d’armes avec Miles Teller et Jonah Hill), Phillips signe avec Joker un grand film de genre, centré sur un personnage complexe, un antihéros perturbé, asocial et violent, mais avec lequel on entre en totale empathie. Et c’est là que Joker se double d’un grand film politique. Car si Batman est le super-héros réactionnaire défendant l’ordre établi - c’était en tout cas la lecture de Christopher Nolan dans The Dark Knight Rises -, le Joker se transforme ici en justicier des plus démunis, des exclus de la société et parvient, un peu malgré lui, à soulever les foules contre l’oligarchie représentée par Thomas Wayne.

Même si le film se déroule au début des années 80, Joker résonne en effet de façon passionnante avec le climat politique actuel, celui d’une montée des inégalités sociales et de la colère un peu partout dans le monde. De quoi d’ailleurs faire craindre à certains un regain de violence aux États-Unis dans le cadre de la sortie du film. Comme ce fut le cas en 2012 avec la tuerie d’Aurora dans le Colorado, qui avait pour cadre une projection de The Dark Knight Rises.

Joker Film noir De Todd Phillips Scénario Todd Phillips&Scott Silver Photographie Lawrence Sher Musique Hildur Guðnadóttir Montage Jeff Groth Avec Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy… Durée 2h02.

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