Erri De Luca : "La poésie frappe comme la foudre"
Invité d'honneur de la Foire du livre, l'écrivain italien explique son rapport à la poésie, aux luttes politiques, à l'écriture.

- Publié le 27-04-2021 à 11h14
- Mis à jour le 07-05-2021 à 16h49

Erri De Luca est cette année l'invité d'honneur de la Foire du livre même si la pandémie l'empêche de venir à Bruxelles. "C'est un honneur incroyable, nous dit-il, une chance, même si je suis très déçu de ne pas pouvoir venir physiquement."
L'écrivain d'origine napolitaine est un conteur qui mélange le merveilleux et le politique dans ses récits, pour les rendre encore plus humains et procurer à ses lecteurs une joie forte et mystérieuse. Son écriture mêle souvenirs, pensées, métaphores, aphorismes, dans un style limpide et poétique.
Il a une double actualité. Dans sa collection Poésie, Gallimard publie le recueil Aller simple suivi de L'hôte impénitent, dans lequel De Luca évoque l'épopée tragique des migrants, une cause qui continue à le révolter. Et en août dernier, il publiait Impossible, sans doute son plus beau livre, dans lequel il évoque la lutte et la fraternité nécessaires, et sa passion pour la montagne à travers les dialogues entre un jeune juge d'instruction et un ancien militant révolutionnaire.
Dans Le tour de l'oie (2019), il écrivait : "Mes yeux vieillissants se réveillent avant le jour. J'ai eu plus qu'il n'est juste, ce qui est déjà beaucoup en soi, car le juste, comme le nécessaire, manque à la plupart. J'ai eu les montagnes touchées de la pointe des pieds et des mains, leur immensité effleurée en surface. J'ai eu les mots. Sans eux, je me cogne contre les murs. Je me cogne aussi avec eux, mais les murs je les vois bien et je me prépare au choc. J'ai un corps entier qui recoud la nuit les déchirures du jour, qui respire et bat ses coups même quand j'oublie d'exister".
Comment avez-vous vécu cette année de pandémie ? On a l'impression que la population s'habitue à l'avalanche de morts et ne réagit plus comme elle s'est habituée aux morts de Syrie et en Méditerranée ?
Personnellement, je n'en ai pas souffert, je n'ai rien eu des énormes difficultés rencontrées par tant de gens dans le monde. J'habite seul à la campagne, isolé, et je connaissais déjà la distance qu'on impose aujourd'hui. Mais je refuse de comparer à la guerre ou aux drames des migrants le drame de la pandémie, même si elle a rempli les hôpitaux et a amené à négliger tant d'autres malades. J'ai vu et vécu assez de guerres pour voir comment il s'agit là de la destruction de l'homme par l'homme lui-même. Ici, nous subissons un encerclement, une sorte de siège qui nous oblige à tous nous défendre par l'isolement. Certes, il s'agit d'un siège à basse intensité, qui n'a rien à voir avec le siège par exemple de Sarajevo que j'ai connu dans les années 90. L'humanité a toujours connu ces épidémies. J'ai même vu en 1973, à Naples où je vivais, la dernière épidémie de choléra en Europe, qui a amené à évacuer une partie de la population napolitaine - mais on avait alors un vaccin.
Vous publiez un recueil de poésie. Vous citez en exergue Pablo Neruda qui écrivait : "Je ne viens rien solutionner, je suis venu ici chanter, je suis venu afin que tu chantes avec moi". Votre écriture romanesque est déjà proche souvent de la poésie.
Il y a une grande différence. Parfois ma prose devient dense, concentrée, et se rapproche alors de la poésie. Mais elle reste fondamentalement différente. La poésie apparaît chez moi comme des entractes entre mes livres, des instants d'écriture concentrée. Je suis un grand lecteur de poésie et j'aime y trouver l'illumination qui me fait voir le monde d'une manière toute neuve, comme si la foudre avait frappé. La poésie peut avoir en quelques mots la force d'une révolution. Je pense au poète turc Nazim Hikmet (1901-1963) dans son poème sur Quichotte. Il dit qu'il est "le chevalier invincible des assoiffés". Associer ainsi Quichotte, qui a perdu toutes ses batailles, à un chevalier invincible a été pour moi une révélation. Les invincibles ne sont pas ceux qui gagnent leurs batailles mais ceux qui ne cessent pas de se battre et de toujours se relever. La poésie peut alors permettre de voir les choses autrement.
Vous évoquez par la poésie le drame des migrants en mer. La poésie peut-elle être politique ?
J'évoque un petit bateau qui traverse la Méditerranée, comme le poisson-pilote d'un Homère de nos jours, qui raconterait des voyages d'émigrés d'aujourd'hui affrontant la pire navigation qui soit, pire encore que la déportation des esclaves d'Afrique. Car ils étaient alors de la marchandise qu'il s'agissait d'amener à bon port pour la vendre. Ici, les passeurs ont empoché leur argent avant même le départ. Ils ne s'engagent à rien du tout en faisant embarquer les migrants. Ce sont des marchands de corps humains à fonds perdu. Je vois mon poème comme un petit signe rappelant un poème aussi majeur que l'Odyssée, le voyage d'Ulysse que Nikos Kazantzakis (1883-1957) écrivit en 33 333 vers. Les migrants ne sont pas des héros d'aujourd'hui. Ils sont poussés par le désespoir. Leurs drames nous renvoient à nos sentiments de compassion, de honte et de colère. Ils nous obligent à transformer leur malheur en chant et en récit qui ont la couleur d'une lutte.
Vous écrivez encore : "La poésie n'est pas l'art d'arranger des fleurs, mais une urgence de s'accrocher à un bord dans la tempête". Et en exergue du livre : "La poésie que je ne peux atteindre est un éventail fermé, je l'agite quand même".
Je ne suis qu'un poète imparfait car je ne peux ouvrir totalement l'éventail de la poésie mais je l'agite quand même. Je lis surtout la poésie du XXe siècle. Car c'est un siècle qui s'est exprimé par la poésie comme le XIXe siècle s'était exprimé par le roman. La poésie, ainsi que les lettres qui se sont échangées tout au long de ce XXe siècle, entre les prisons et les camps de concentration, ont exprimé les luttes d'alors.
La poésie peut-elle dire des choses que la prose ne peut exprimer ?
Non, il y a des mots pour tout, même pour dire l'indescriptible. Mais la poésie peut permettre, comme je le disais, de le dire avec la force de la foudre.
Dans "Impossible", vous évoquez les luttes du XXe siècle comme celles d'une époque révolue. L'homme interrogé par le juge est "l'homme d'une époque vaincue et révolue", "le monde s'est retourné comme un gant. Ce XXe siècle est un temps si périmé qu'il est incompréhensible pour ceux qui sont venus après".
On parle en Italie de Damnatio memoriae, d'une époque condamnée ensuite à l'oubli sous le vocable d'Années de plomb, un terme que je récuse, fort de mon expérience au sein de ces luttes. Le XXe siècle fut un siècle géant, celui des révolutions, de la fin des empires coloniaux, celui des luttes d'indépendance. Même si aujourd'hui, il existe encore des luttes - regardez ce qui se passe en Birmanie, en Thaïlande -, c'est devenu des luttes isolées, le chacun pour soi. Au XXe siècle, ce qui se produisait au bout du monde nous concernait tous. Le combat pour le Vietnam, pour Cuba (si petit pourtant sur la carte) nous mobilisait tous. Personne aujourd'hui ne se mobilise pour Hong Kong ! Alors, au XXe siècle, le monde était encore bipolaire, comme les deux faces d'une même monnaie et tout le monde se sentait concerné par les enjeux.
Dans "Impossible" vous opposez la Justice et la légalité. Et vous évoquez la nécessaire fraternité comme la nécessaire compassion.
La légalité est réglée par des lois votées par des parlements élus mais ces lois peuvent être profondément injustes et insupportables. L'Italie en a donné un triste exemple en condamnant ceux qui viennent en aide à des naufragés en Méditerranée. Même le bateau utilisé pour ce sauvetage pouvait être saisi. Quant à la fraternité, elle fait partie de la Trinité laïque - liberté, égalité, fraternité. Mais si on se bat pour la liberté et l'égalité, on ne se bat pas pour la fraternité. Elle est autre chose : elle est la condition même qui amène une communauté à pouvoir se battre pour la liberté et l'égalité. La fraternité produit l'énergie afin de se battre pour la liberté et l'égalité. La compassion, comme la honte, fait partie, elle, des sentiments profonds qui nous poussent à réagir.
L'écriture est-elle votre réaction, une forme de lutte ? Quelle est la place de l'écrivain en Italie aujourd'hui ?
Non, elle n'est pas une forme de lutte. Je lutte par ailleurs. Je n'ai pas de thèses dans mes livres. J'écris pour me tenir compagnie. L'écriture me permet de digresser, de divaguer, de me sentir là, en train de me raconter des histoires avec des personnages qui peuvent me surprendre. Je sais que mes livres vivront ensuite leur vie et que les lecteurs y découvriront des choses que l'auteur parfois n'a même pas devinées. Pour moi, le lecteur fait plus que la moitié d'une œuvre. La place de l'écrivain aujourd'hui en Italie est d'être sur les échafaudages simplement. C'est lorsqu'il y a un pouvoir qui devient tyrannique que la place de l'écrivain devient centrale.
--> "Impossible", traduit de l'italien par Danièle Valin, Gallimard, 172 pp., 16,50 €
--> "Aller simple" et "L'hôte impénitent", édition bilingue, traduit de l'italien par Danièle Valin, Gallimard/Poésie, 320 pp., 9,50 €
Bio express
20 mai 1950 Naissance à Naples, dans le quartier de Montedidio.
1968 Il part à Rome et s'engage dans l'action révolutionnaire au sein de Lotta Continua.
1983 Il découvre la Bible et apprend l'hébreu.
1992-1995 Il conduit des camions humanitaires vers Sarajevo assiégée.
2002 Publication de "Montedidio", prix Femina étranger.
Rendez-vous à la Foire du livre
Erri De Luca sera en conversation avec l'écrivain français Alain Damasio dont le roman Les Furtifs vient d'être réédité en collection Folio. La rencontre sera enregistrée à Bozar. Vendredi 14 mai à 20h.