"Contrairement à ce que certains pensent, 'Arène' n'a pas été écrit selon les codes d'une série"
Après "Désorientale", Négar Djavadi a signé avec "Arène" une plongée lucide dans notre époque violente et tourmentée.

- Publié le 27-04-2021 à 11h28
- Mis à jour le 07-05-2021 à 16h49

Avec Désorientale (Liana Levi, 2016), Négar Djavadi s'est offert une entrée fracassante en littérature : 25 prix et une dizaine de traductions pour ce premier roman qui plonge avec maestria dans les méandres de l'identité à travers trois générations marquées par la tragédie de la chute. Paru cet automne, Arène s'emploie à dépeindre l'Est parisien à travers une galerie de personnages confrontés aux dérives du monde actuel, ballottés entre hasard et responsabilité individuelle. Un roman haletant, aussi romanesque que politique, dans lequel Négar Djavadi déploie son savoir-faire de scénariste et romancière.
"Désorientale", votre premier roman, n'en finit pas de glaner des prix, c'est assez incroyable ce qui lui arrive !
Je suis ébahie par cet engouement, notamment dans les pays anglo-saxons. L'Angleterre et les États-Unis ont un autre lien avec l'Iran, avec le passé - ce n'était pas pour eux une colonie mais une forte domination. Puis il y a eu la Révolution et la prise d'otages qui les a concernés. Aujourd'hui encore, ils ont un rapport différent du nôtre avec l'Orient, l'Irak, l'Afghanistan. Ils sont donc très friands de comprendre ce qui s'est passé là-bas.
Alors que c'est un roman très intime…
Exactement, mais pour eux ce sont d'autres enjeux et d'autres manières d'aborder le livre. Il y a beaucoup d'universités américaines qui m'appellent, ce qui n'a pas été le cas en France !
Après un tel succès, le cap du deuxième roman peut s'avérer délicat. Sauf pour vous, qui avez d'ailleurs choisi pour "Arène" un tout autre univers.
J'avais ce roman en tête depuis longtemps car il correspond plus à ma vie. Après avoir terminé Désorientale, j'avais épuisé l'Iran à mon niveau. Comme je n'y retourne pas, j'ignore à quoi il ressemble aujourd'hui et d'autres le savent mieux que moi. Peut-être qu'un jour j'y reviendrai, dans le cadre d'une autre période, le XIXe siècle, mais mon Iran à moi, c'est fini. Comme j'habite dans le quartier dans lequel j'ai inscrit Arène, je me suis dit : je reviens à la maison !
Ce roman est un réquisitoire contre de multiples maux : les migrants malmenés puis abandonnés, les violences policières impunies, le travail au noir dont on profite sans se poser de questions, les discours racoleurs d'hommes politiques opportunistes mais "inconsistant et creux". Avez-vous puisé dans vos colères pour l'écrire ?
Je l'ai commencé il y a trois ans, quand ces questions n'étaient pas encore aussi brûlantes. J'avais alors l'impression de vivre dans un monde qui se "Chicago-isait", une violence sourde montait dans Paris. Je ne ressentais pas de colère, j'étais dans l'expectative : allait-on ne rien faire ? J'avais l'impression qu'on laissait filer quelque chose qui allait nous revenir comme un boomerang.
Sur ces sujets, la romancière a devancé les médias.
Oui, et en même temps, j'habite dans le Xe arrondissement depuis vingt-cinq ans. Je voulais témoigner de ma réalité de Paris, si différent de celui qu'on nous vend - en Belgique, vous comprenez très bien ce que je veux dire ! -, c'est-à-dire le Paris conforme à trois ou quatre quartiers, alors qu'on détourne le regard de tous les autres. Même dans l'urbanisation : on polit le centre, on le nettoie, on le peint, et on oublie le reste. Je voulais écrire un roman sur ce Paris-là.
D'autres viennent de s'emparer de ce thème, mais l'emballement des réseaux sociaux était déjà au cœur d'"Arène". Pourquoi ?
On ne va pas arrêter les téléphones portables, mais le danger vient du fait qu'on ne réfléchit pas. Quand j'ai étudié à l'Insas, avoir une caméra était le truc le plus dingue du monde. Certains cinéastes en avaient une en permanence avec eux, comme Boris Lehman qui filmait partout, et c'était incroyable. Là, on a tous une caméra dans notre poche. De même qu'on peut envoyer des messages dans le monde entier. À une époque, on se posait la question de l'outil : qu'est-ce que je filme ? Qu'est-ce que faire un film ou un documentaire ? Comment placer la caméra ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Aujourd'hui, on filme sans rien mettre en perspective.
"Arène" se déroule sur ving-quatre heures seulement, mais vous prenez le temps de donner aux personnages un vrai parcours, d'approfondir leur ressenti, en formant comme des cercles concentriques. Serait-ce hérité de l'art oriental de raconter ?
Absolument ! Cette manière de raconter des histoires dans des histoires dans des histoires est très orientale, mais je voulais aussi que la forme corresponde à Paris, dont les arrondissements forment une spirale. En créant les personnages, j'avais deux lignes en tête : d'une part ce qui nourrit leur frustration et va donc faire conflit, d'autre part le fait que chacun reste dans sa logique sans être affecté ni par les autres, ni par les événements. Je les ai tous écrits ainsi, comme les lignes du métro qui ne dévient jamais de leur trajectoire.
"Arène" va être adapté prochainement en série. La scénariste que vous êtes participera-t-elle au projet ?
Non. Contrairement à ce que certains pensent, ce livre n'a pas été écrit selon les codes d'une série. Pour une raison simple : une série, c'est un enjeu, et un personnage confronté à cet enjeu - qui peut-être : découvrir qui est le meurtrier, comment devenir célèbre… Or dans Arène, il n'y a aucun enjeu. Il faut donc maintenant que celui qui s'en empare ait une vision. C'est une autre écriture, une autre histoire, une autre manière de raconter le quartier. Si on me demande une aide ponctuelle pour cerner un personnage, oui, mais le reste n'est pas de mon ressort.
Le tournage de votre série "Mon ange", avec Muriel Robin, va bientôt débuter. Et vous venez de commencer l'écriture d'une autre série, "Opale", pour Apple TV. Alterner scénarios et romans, est-ce un bon équilibre ?
Tout à fait, parce que ce n'est pas du tout la même chose. D'un côté, il y a une industrie dans laquelle le scénario n'est qu'un outil dans ce qui va arriver. C'est une gymnastique quotidienne que j'apprécie énormément, j'écris tous les jours mes scénarios, comme quelqu'un qui va au boulot, ce qui me permet de garder ce muscle performant. Du coup, le roman est une vraie liberté - de forme, de récit, sans enjeu.
Travaillez-vous sur un nouveau roman pour le moment ?
Je tricote… C'est une belle étape !
Rendez-vous à la Foire du livre
Négar Djavadi sera l'invitée de cette rencontre au cours de laquelle seront explorés ses univers. Dimanche 9 mai à 20h.