Que s'est-il passé au Guatemala en 1954?
Dans son nouveau roman, "Temps sauvages", Mario Vargas Llosa nous emmène au Guatemala. Il revient sur le coup d'État qui, en 1954, renversa le président Arbenz démocratiquement élu. L'écrivain péruvien nous parle de son intérêt pour cet épisode-clé de la guerre froide.

- Publié le 20-09-2021 à 12h10
- Mis à jour le 22-09-2021 à 10h34

"Il faut réhabiliter Arbenz !" Tout au long de l'entretien qu'il nous a accordé dans les bureaux de sa maison d'édition parisienne, à l'occasion de la sortie de la traduction française de Tiempos recios (Temps sauvages, Gallimard), Mario Vargas Llosa répète cette antienne. Réhabiliter le président guatémaltèque, renversé par un coup d'État militaire en 1954 ? L'écrivain péruvien s'y est remarquablement attelé.
Doit-on encore insister sur la faconde de la plume et le sens du récit de celui qui, en 2010, reçut le prix Nobel de littérature et que d'aucuns considèrent comme le plus grand écrivain latino-américain vivant ?
Historiquement, Mario Vargas Llosa n'invente rien. "J'ai respecté tous les coups d'État militaires ou presque. Je me suis, en outre, basé sur des documents officiels qui ont, depuis, été publiés aux États-Unis", explique-t-il. Les références se bousculent, les personnages aussi, et ce ne sera pas un luxe, pour celui qui ne maîtriserait pas cette période de l'histoire du Guatemala en particulier, et de l'Amérique centrale en général, de concocter un pense-bête des intervenants et de le tenir à portée de main. Temps sauvages est un peu le pendant, en plus touffu, de La Fête au bouc (Gallimard, 2002), qui narrait la fin de la dictature de Rafael Leonidas Trujillo en République dominicaine en 1961.
Vargas Llosa a aussi passé pas mal de temps à l'Hémérothèque nationale du Guatemala, dont, à la fin de l'ouvrage, il remercie la directrice, qui a mis à sa disposition les journaux et revues de l'époque. "Je suis allé trois fois au Guatemala. J'ai aussi beaucoup travaillé en République dominicaine parce qu'elle a eu une grande influence - surtout au début de la conspiration de Castillo Armas." Vargas Llosa a également voulu comprendre pourquoi Arbenz, militaire de prestige, n'a pas essayé d'écarter, en amont, celui qui l'a renversé, le lieutenant colonel Carlos Castillo Armas. Pour ce faire, il a voyagé, avec son ami Percy Stormont, le long de la frontière entre le Honduras et le Guatemala, en visitant les lieux où se déroulèrent les actions militaires de l'insurrection de Castillo Armas - cernés, en 1954, côté Pacifique et caribéen, par les Marines. À 85 ans, l'homme de lettres est aussi un homme de terrain.
Guerre froide et maccarthysme
Vargas Llosa entame Temps sauvages par un chapitre intitulé "Ava nt ". Il y est question d'une entrevue entre le directeur de la United Fruit Company, Sam Zemurray, et Edward L. Bernays, considéré comme le père de la propagande politique et l'inventeur des relations publiques. Quelques pages à peine, particulièrement jubilatoires et truculentes (Vargas Llosa ne manque pas de fantaisie pour opposer les allures des deux futurs sbires), histoire de prendre connaissance du point de vue de l'auteur. "Ces deux hommes ont probablement eu le plus d'influence sur le destin du Guatemala et, d'une certaine façon, sur celui de toute l'Amérique latine au XXe siècle."
Jacobo Arbenz Guzman est élu démocratiquement en mars 1951, à la suite de la première élection au suffrage universel qu'a connue le pays. À son programme, notamment, une importante réforme agraire de redistribution des terres. "Pas du tout une réforme socialiste, précise Vargas Llosa, qui, alors qu'il fréquentait l'Université de Lima, s'intéressait déjà à ce qui était en train de se passer au Guatemala. Non, son modèle était celui d'une démocratie capitaliste comme aux États-Unis."
Jusque-là, la United Fruit était le plus grand propriétaire terrien du Guatemala. Elle n'obéissait à aucune règle et ne payait pas d'impôts. Arbenz veut changer la donne pour aider la communauté indigène à sortir de la pauvreté. "Mais le Président n'était en aucun cas communiste", réitère Vargas Llosa, alors que c'est ce que va soutenir la campagne de dénigrement orchestrée par Bernays et commanditée par Zemurray. Nous sommes en pleine guerre froide et le maccarthysme fait des ravages. Les Américains sont habités par une crainte viscérale des communistes.
Aux yeux des connaisseurs, le coup d'État qui renversa Arbenz est la première véritable opération sale perpétrée par les États-Unis avec l'aide de la CIA. L'on sait ce qu'il adviendra par la suite de l'instabilité de cette région que les Américains ont toujours considérée comme leur arrière-cour. "L'intervention américaine au Guatemala a retardé de plusieurs dizaines d'années la démocratisation du continent", martèle Vargas Llosa. "Arbenz, c'est un personnage tragique ; il a voulu moderniser son pays et il en a été empêché par les États-Unis, qui étaient, pourtant, son modèle. Finalement, ce sont les militaires qui ont profité du soutien des Américains." Et Vargas Llosa d'étayer son point de vue : "Pour certains pays, c'était devenu impossible de faire des réformes à travers un système démocratique. La seule manière de mettre en place un pouvoir indépendant allait se faire par la révolution armée, sur le modèle de Cuba." Quant à discourir de politique, on amène Vargas Llosa sur le terrain chilien - établissant un parallèle qui nous apparaît assez naturel sur l'interventionnisme de la CIA -, au Guatemala en 1954 et au Chili en 1973. "Ce n'est pas la même chose, veut-il analyser. On ne sait pas exactement ce qu'il s'est passé au Chili", tempête-t-il. C'est que Vargas Llosa, qui fut un temps communiste (jusqu'en 1971 et sa rupture avec le régime de Castro), a dorénavant une vision des choses plus conforme à ses choix ultralibéraux, qu'il n'a pas manqué de défendre dans L'Appel de la tribu (Gallimard, 2021). Dont acte.
Une femme comme intrigante
Revenons à sa démonstration. "L'ignorance a joué un rôle très important, car l'Amérique du Nord ne connaissait absolument rien de ce qui se passait en Amérique centrale." L'ignorance et un mensonge éhonté. On ne peut s'empêcher de qualifier avec les mots d'aujourd'hui (fake news) ce qu'il s'est passé. Vargas Llosa acquiesce et analyse notre présent : "Ce qui est terrible à notre époque, c'est que ce sont les États qui fabriquent les fake news. À force, la démocratie risque de disparaître. Il faut rester vigilant." Et de se questionner : "Quand on voit la manière dont la Russie est intervenue lors des élections présidentielles américaines qui ont porté Trump au pouvoir…"
Concernant le rôle de Bernays, Vargas Llosa tient à revenir sur des propos tenus dans un journal allemand par sa veuve et qui l'ont marqué. "Elle disait que la seule chose que regrettait profondément son mari était le rôle qu'il avait tenu au Guatemala." Manipulateur, mais lucide.
Si, au début du livre il y a un "avant", la fin recèle, logiquement, un "après". Celui qui voit Vargas Llosa rendre visite à Miss Guatemala - qui n'avait de miss que le nom. Le seul personnage de ce roman foisonnant qui ne porte pas son vrai nom - Vargas Llosa lui ayant attribué le patronyme de Martita Borrero Parta. Un personnage féminin qui tient un rôle central - elle fut la maîtresse de Castillo Armas et, le jour de l'assassinat, elle a fui en République dominicaine avec un des tueurs supposés d'Arbenz. Il n'y a pas longtemps, Vargas Llosa la retrouve entre Washington DC et la Virginie. "Je l'ai rencontrée, oui, mais je change beaucoup de choses. Elle m'a signifié qu'elle ne lirait pas le livre, mais qu'elle le ferait lire par ses avocats. Elle m'a menacé… On ne sait pas exactement quel rôle elle a joué à l'époque. On peut déduire qu'elle travaillait pour la CIA parce que cette dernière la protégeait. Elle ne reconnaît rien, considère qu'elle n'était impliquée dans rien, ce que personne ne croit. Il existe de nombreuses versions sur ses faits et actes. C'est un personnage très intéressant pour un romancier. On ne sait pas ce qu'elle a exactement fait, mais on sait que ce qu'elle a fait était très important."
Durant la pandémie, Vargas Llosa est resté à demeure, dans son appartement madrilène. "J'ai beaucoup lu un écrivain espagnol, Benito Pérez Galdos. Il me tardait de connaître son œuvre qui essaye d'expliquer la situation politique de l'Espagne au XIXe siècle." Avec des retombées aux XXe et XXIe siècles. "Le Pays basque, la Catalogne ont connu ou connaissent des mouvements nationalistes qui deviennent de plus en plus importants. Aujourd'hui, le nationalisme régional est un problème crucial en Espagne", relève celui qui a habité Barcelone durant cinq ans et qui continue d'éprouver le monde dans lequel il évolue.
- Mario Vargas Llosa | Temps sauvages |roman, traduit de l'espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort | Gallimard, 383 pp., 23 €, version numérique 17 €
Quand : En mars 1954, le président Jacobo Arbenz Guzman, élu démocratiquement trois ans plus tôt lors d'élections au suffrage universel (une première au Guatemala !), est renversé. Comment : Pour raconter cette période-clé de l'histoire du Guatemala, Mario Vargas Llosa utilise la forme d'un foisonnant et touffu thriller politico-historique. Pourquoi : Prétextant un péril communiste, le coup d'État a été fomenté par la CIA et un certain Bernays, à la demande de Sam Zemurray, patron de la United Fruit, multinationale qui se sentait menacée par les réformes agraires.