De Proust à Stephen King, sur la piste des animaux
Les Midis de la poésie reçoivent Anne Simon, chercheuse en zoopoétique. Entretien.

- Publié le 13-12-2021 à 08h24
- Mis à jour le 13-12-2021 à 08h34

Pour comprendre l'attrait d'Anne Simon pour le monde animal, il faut remonter le cours de sa vie. "Je les ai aimés dès l'enfance, et cette tendresse ne m'a pas quittée", explique la chercheuse en zoopoétique. "Puis il y a eu de l'attachement et de l'attirance pour ce qu'ils représentaient - de proche, de beau, d'étrange." Ensuite, contre toute attente, c'est Proust, à qui elle a consacré sa thèse et quatre ouvrages, qui nourrit son intérêt. "On voit en Proust l'auteur par excellence de l'introspection, de l'exploration de l'âme humaine, mais aussi l'écrivain sociologue qui diagnostique la manière dont la grande bourgeoisie va pénétrer le monde de l'aristocratie, alors que, pour ma thèse, je l'ai abordé par la question du sensible et des émotions. Je me suis alors rendu compte qu'il y avait chez lui d'autres corps que ceux du narrateur et des personnages : des corps d'animaux. Dans les années 1990, quand on cherchait des animaux en littérature, on pensait soit aux grands monstres mythiques (à la pieuvre de Victor Hugo, au calmar géant de Jules Verne), soit aux animaux domestiques (le chat de Baudelaire), soit aux grands carnivores (le lion de Kessel), et on oubliait les petites bêtes. Or chez Proust, il y a beaucoup de petites bêtes : des têtards, des salamandres, des protozoaires, des larves…"
Le graal des écrivains
Chemin faisant, Anne Simon entre au CNRS en 2001 pour œuvrer sur un projet portant sur le corps (elle a entre-temps publié À leur corps défendant. Les femmes à l'heure du nouvel ordre moral, coécrit avec Christine Détrez) et l'animalité en littérature. "À l'époque, on ne parlait pas encore de zoopoétique", se souvient-elle. "J'ai très vite travaillé sur Jean Giono, un auteur qui me fascinait, chez qui on trouve des hybrides, une sauvagerie incroyable, des scènes de dévoration, le tout avec une grande attention à la sexualité animale." Très vite, elle s'intéresse à ce qui constitue l'essence de la littérature : la quête. Et constate que, "pour beaucoup d'écrivains, le graal, c'est un animal. Depuis Moby Dick d'Herman Melville, mais aussi dans les romans policiers, à suspense, d'horreur. Je suis une inconditionnelle de Stephen King, chez qui les animaux sont souvent liés à l'horreur, car ils renvoient vers ce qui est archaïque, inconscient, aux pulsions. Dans beaucoup de ses romans, les villes, qui sont chez lui des personnages à part entière, sont maudites ou hantées. Or il le dit lui-même : la hante est un mot ancien qui signifie l'endroit où les animaux se nourrissent. Donc une ville hantée n'est pas seulement peuplée de fantômes, c'est aussi un lieu où les animaux viennent manger et, chez lui, parfois de petits humains."

Celle qui a initié le programme Animots, qui regroupe des chercheurs en lettres de différents pays, définit le terme zoopoétique par son étymologie grecque. "Zoo, c'est l'être vivant ou l'être animé, ce qui est très intéressant car sont sous-entendues les notions de souffle, de respiration et de mouvement - ce qui définit pour beaucoup les humains et les animaux. Quant à poiein, c'est la question du faire. Zoopoétique peut donc avoir deux sens : la littérature sur les êtres animés, ou le fait que les animaux écrivent à même le monde le texte de leur vie. L'hirondelle qui fait des arabesques dans le ciel, l'escargot qui laisse des traces sur une terrasse, les abeilles qui dansent devant d'autres abeilles, des empreintes de cerf ou de petites crottes de lapin, c'est la vie animale qui s'exprime. C'est pour cela que je dis que les humains ont appris à lire avec les bêtes, qui leur ont transmis des histoires, pour manger, pour survivre. Les bêtes sont liées à notre imaginaire et à notre écriture depuis longtemps."
Allégorie ou pas
En études de lettres, on a longtemps distingué les contes, les fables et les mythes, dans lesquels les animaux sont fabuleux, des autres textes où ils sont considérés pour ce qu'ils sont. "Jusqu'il y a peu, on a eu tendance à considérer la présence d'un animal de façon allégorique. Or on peut lire La Métamorphose de Kafka sans en passer par là, et cela devient très intéressant : que fait-on avec cette bête dans cette maison ? Le langage littéraire, qui est la plus riche façon d'exprimer le monde, est capable de rendre compte d'autres espèces." Mais cela ne nécessite-t-il pas un niveau supérieur - d'empathie, d'imagination, de capacité à saisir ou à suivre chez les écrivains qui sont capables de rendre compte du champ animal ? "Certains humains l'ont plus que d'autres, et les artistes en font partie, ce sont les sorciers de notre contemporanéité. Souvent, les écrivains ne font qu'un pas de côté vers une autre espèce. Tout qui a un animal domestique se projette en lui, et se trompe rarement. En réalité, ce qui est étrange, ce serait de penser que nous serions la seule espèce au monde à ne pouvoir être en relation de compréhension et d'intuition avec d'autres espèces. À la ferme, le chien surveille un peu les poules, on peut se balader à cheval en compagnie d'un chien. Ce n'est pas d'anthropomorphisme dont il est ici question, on ne passe pas son temps à projeter ses sentiments humains sur les autres espèces."
Sortir de nous-mêmes
Dans Une bête entre les lignes, la somme ample et pénétrante qu'elle a consacrée à la zoopoétique, qui se base sur un corpus très large (de Saint Augustin à Amos Oz, d'Éric Chevillard à Maurice Genevoix, de Marguerite Duras à Giono), Anne Simon écrit : "Animaux fabuleux, animaux réels : on perdra les premiers si on perd les seconds, on perdra les seconds si on perd les premiers". Et d'expliquer : "Si on est un peu curieux des animaux et pas dans un anthropomorphisme niais, si on s'intéresse à tous les animaux, on peut constater un côté totalement fantastique en eux, dans leurs comportements. Par exemple, les poissons des grandes profondeurs ont des visages humains incroyables, parce que la nature recycle toujours des formes. Surtout, les animaux réels nous ouvrent des portes vers des modes de sensorialité que nous n'avons pas et nous aident à sortir de nous-mêmes. Quand des animaux disparaissent, notre imaginaire s'appauvrit. Le langage et l'imaginaire enrichissent le monde, or quand le monde se vide, le langage se vide aussi. Raison pour laquelle je tiens à la diversité des langues. Ce n'est pas un hasard si les langues disparaissent en même temps que les animaux disparaissent. Il faut donc être prudents dans les décisions qu'on prend." Le cas de la chasse est à cet égard éclairant. "Je conçois qu'on doive tuer des animaux, et il y a plusieurs sortes de chasse. Cela étant, le vocabulaire de la fauconnerie est très riche, il y a près de mille mots qui décrivent les comportements des rapaces, et c'est pareil pour la vénerie. Genevoix disait que lire les traités de chasse anciens, c'était entrer dans un univers incroyable, les gens avaient une connaissance du gibier qu'on n'imagine pas."
Dans la guerre
Il est encore intéressant de constater que l'émergence de la zoopoétique, nécessitant un déplacement de l'attention et une approche de l'altérité, s'inscrit dans une histoire politique de nos sociétés. "Quand je suis entrée au CNRS en 2001, j'étais dans un mouvement d'expansion. Très vite, j'ai été confrontée dans la littérature à la violence que les humains infligent aux animaux, que ce soit dans la guerre, dans les exterminations, dans l'élevage industriel. Dans Chien blanc de Romain Gary, l'animal est un auxiliaire de la violence politique. L'homme enrôle l'animal, notamment dans la guerre : les pigeons voyageurs, les chevaux… Dans Histoire de ma vie, Aaron Appelfeld le raconte à demi-mot tant c'est indescriptible : dans un camp, les Allemands avaient mis des chiens dans l'enclos où ils envoyaient des enfants, et l'un d'eux est parvenu à y survivre plusieurs semaines. Mais les animaux sont parfois des aidants : dans son journal, l'écrivain Leïb Rochman parle d'un chien qui le protégeait alors qu'il se cachait dans une grange. Chaque fois que quelqu'un approchait, le chien l'avertissait."
Dimension politique
À travers les pages foisonnantes de son essai, Anne Simon montre combien la littérature et le langage ont une dimension politique. "Apprendre à manier le langage permet de décortiquer les argumentations fallacieuses et fausses. C'est pour cette raison que je me suis beaucoup intéressée à la littérature qui parle d'agroalimentaire, où ce qui arrive aux animaux est souvent édulcoré. De même si, en parlant de la chasse, on parle de prélever un animal plutôt que de le mettre à mort, cette litote pose problème. On ne peut se passer de la littérature parce qu'elle élargit nos perspectives, mais aussi parce que la littérature de témoignage et de dénonciation est fondamentale."
EXTRAIT
"Nous sommes traversés par ces passantes que sont les bêtes. La familiarité avec nombre d'entre elles, ce fait si simple que nous comprenons leurs signes et qu'elles comprennent nos chants ou nos invectives, n'est pas une illusion propre au vulgum pecus et aux vieilles dames à chat - illusion que le philosophe se condamnant à la solitude dans son espère aurait pour mission de décrypter. La rencontre s'effectue au sein même du monde, et s'accomplit dans un double en-aller, de l'homme vers la bête et de la bête vers l'homme. Si depuis la plus haute Antiquité ou depuis les cultures décimées, les métamorphoses rejouent, selon de nouveaux modes, leur puissante partition dans la littérature moderne et contemporaine, c'est qu'elles ébranlent de descellent les portraits en pied d'une humanité tellement droite qu'elle en est devenue rectiligne."
- Anne Simon, "Une bête entre les lignes. Essai de zoopoétique", Éditions Wildproject, 403 pp., 25 €
- Midi de la poésie, le 14 décembre, à 12h40 aux Musées royaux des beaux arts, avec Anne Simon, lecture par Philippe Drecq, illustration live par Marine Schneider. Entrée : 8 €, 6 €, 5 €.
Rés. : https://www.fine-arts-museum.be/fr/agenda/