Un ultime rendez-vous avec le clan Cazalet
Elisabeth Jane Howard clôt avec brio sa formidable saga avec un volume écrit dix-huit ans après les premiers.

- Publié le 16-11-2022 à 09h00

La fin d'une ère, titre préféré à l'anglais All change, signe la fin de la saga en cinq volumes des Cazalet. Désormais disponible en français dans son entièreté (un somptueux coffret réunissant tous les épisodes est d'ailleurs disponible au prix de 124 €), cette ambitieuse entreprise retrace l'évolution de la société britannique à travers trois générations de Cazalet, de 1937 à l'après-guerre. Devenus des classiques en Grande-Bretagne où ils se sont vendus à plus d'un million d'exemplaires, Étés anglais, À rude épreuve, Dans la tourmente, Nouveau départ et La fin d'une ère ont été publiés à partir de 1990. Ils ont ensuite été adaptés en 2001 pour la BBC (six épisodes pour le seul premier volume) et en 2012 pour BBC Radio4. Et l'on ne peut que souhaiter voir bientôt une nouvelle adaptation en série tant le matériau romanesque, des plus riches, s'y prêterait à merveille.
Un épilogue, à nonante ans
Née à Londres dans une famille de la grande bourgeoisie, Elizabeth Jane Howard (1923-2014) a abondamment puisé dans son existence la matière de la saga des Cazalet. Ses parents, un vétéran de la Première Guerre mondiale et une danseuse devenue femme au foyer, sont ainsi directement transposés en l'un des couples de la deuxième génération. Ce n'est que dix-huit ans après les quatre premiers volumes, écrits dans le même élan, que l'auteure du magistral Une saison à Hydra s'est résolue, à l'âge de nonante ans, à donner un épilogue à la saga des Cazalet.
La fin d'une ère s'ouvre sur la mort de la Duche, en juin 1956. On est loin des éclaircies qui ont fini par pointer dans Nouveau départ, le volume précédent, qui traitait des années 1945-1947. Alors que la situation économique des quatre enfants Cazalet devient de plus en plus incertaine, une délicate question se pose à eux après le décès de leur mère : vont-ils réussir à sauver Home Place ? La propriété familiale du Sussex, située à une quinzaine de kilomètres à peine de la côte, a été leur résidence d'été et leur refuge pendant la guerre, et reste la demeure de Rachel, la fille cadette. D'inévitables tensions vont apparaître quant au sort à réserver à ce symbole de l'unité familiale, inépuisable source de souvenirs chaleureux.
Dans cet ultime volume, une nouvelle génération d'enfants est née, qui permet à Elizabeth Jane Howard de confirmer son talent concernant les plus jeunes : leur sagacité et leur prescience des choses sont toujours aussi magistrales, sans jamais paraître factices ni exagérées. Devenues mères, Polly et Clary doivent composer avec leurs ambitions, quand Louise, désormais divorcée, est devenue la maîtresse d'un homme marié qui n'a aucune intention de divorcer. Leurs cousins Teddy, Simon et Neville abordent quant à eux diversement l'entrée dans l'âge adulte. Si on attend d'eux qu'ils intègrent l'entreprise familiale, là n'est pas toujours leur vocation. Même s'il est parfois plus facile de savoir ce dont on ne veut pas que ce que l'on désire.
Émancipation à petit pas
La génération qui les précède a, de son côté, acquis une certaine stabilité personnelle. Délivrée de la responsabilité de ses parents âgés - qu'elle a portée avec une générosité et une abnégation hors du commun -, Rachel peut enfin espérer vivre sa vie. Tous deux remariés, Hugh et Edward vont devoir affronter les difficultés financières de l'entreprise familiale sans posséder ni le savoir-faire ni la vision de leur père.
Toujours préoccupée par ce qu'elle connaît sans doute le mieux, la romancière anglaise nous permet encore de suivre l'évolution de la place et du rôle accordés aux femmes dans la société anglaise de la deuxième moitié des années cinquante. Être la maîtresse d'un homme marié est-il une position durable ? Le mariage est-il un métier qui ne laisse aucun temps libre ? Force est de constater que, pour les femmes, les possibilités d'émancipation demeurent timides.
On peut évidemment lire ce volume indépendamment des autres, même si ce serait se priver de la saveur singulière d'une saga, ici particulièrement habile tant la plume gracieuse et alerte d'Elizabeth Jane Howard dessine avec une grande finesse psychologique des destins continuellement forcés de s'adapter. Par de courts chapitres, la caméra de la romancière ne cesse de changer de point de vue, de personnage, d'alliage. Au final, malgré les tiraillements et les dissensions, il y a finalement beaucoup de générosité et de bienveillance dans le chef de presque tous les personnages. Que l'on quitte à regret.
-> ★ ★ ★ Elizabeth Jane Howard | La fin d'une ère (La saga des Cazalet, tome 5) | roman | traduit de l'anglais par Céline Arnaud | Quai Voltaire | 555 pp., 24 €, version numérique 17 €, audio livre (lu par Peggy Martineau, Gallimard Ecoutez Lire) 22 €
EXTRAIT
"Tu sais, maman, maintenant que j'ai huit ans, je préfèrerais arrêter de vieillir. Je n'ai pas du tout envie de devenir comme vous. Tout ce que je veux, c'est Rivers et mon zoo. Donc, ce n'est pas la peine que j'aille à l'école."