Leïla Slimani: "Longtemps, l'arabe a souffert d'une mauvaise image, elle est drôle, créative, syncrétique"
Sans avoir l'air d'y toucher, le père de Leïla Slimani a joué un grand rôle dans son éducation littéraire.

- Publié le 15-03-2025 à 09h50

Avec J'emporterai le feu, Leïla Slimani clôt sa magnifique fresque familiale, Le pays des autres, qui va de 1940 à nos jours. La dernière partie de ce triptyque est parsemée de références littéraires : noms d'auteurs, titres d'ouvrages. Un lien particulier unit d'ailleurs Mia, l'un des personnages, à son père Mehdi. "Chaque fois qu'elle se montrait curieuse ou qu'elle tentait d'évoquer le passé, Mehdi lui tendait un livre. 'Arrête avec tes questions et va lire ça.'" C'est ainsi que Mia eut entre les mains Jack London, Stefan Zweig, Camus, Baudelaire, Tolstoï, Zola, Aragon, Kundera, parmi d'autres. Ce lien a-t-il existé entre l'autrice franco-marocaine et son père ? "La manière dont les livres apparaissent est romancée, même si elle décrit de façon assez juste la relation intense que j'ai pu avoir avec ceux-ci depuis mon enfance. En particulier avec mon père qui ne parlait pas de choses intimes. Ce sont d'abord les écrivains qui ont répondu aux questions que je me posais. La vie est plus grande, plus vraie, plus intense dans les livres ; si on est à la recherche de quelque chose de cet ordre, c'est chez eux qu'on peut le trouver."
Une fenêtre sur les autres
On aime à penser que les livres représentent une fenêtre que l'on ouvre sur les autres. Les préjugés occupent une place non négligeable dans le récit sans qu'ils ne ressortissent d'une seule personne. Lire beaucoup permettrait-il d'être plus tolérant ? "Je ne crois pas que le rapport à la littérature puisse être manichéen, estime Leïla Slimani, prix Goncourt 2016 pour Chanson douce. Il n'est ni tout blanc ni tout noir. Il est gris, ambigu, complexe. Il permet d'avoir accès aux autres dans leur diversité, parce qu'il nous donne le temps de découvrir une intériorité. Il nous permet de développer une empathie, de nous rendre compte que des gens qui peuvent nous paraître extrêmement différents traversent les mêmes choses que nous. Il nous donne donc le sentiment d'une humanité commune."
Le livre nous donne le temps de découvrir une intériorité. Il nous permet de développer une empathie.
Que peuvent les livres ? "Ils m'ont beaucoup aidée, beaucoup appris, et sans doute construit dans l'idée qu'il faut se défaire des prêts-à-penser, de cette façon qu'on peut avoir d'aborder le monde à travers des préjugés, en faisant abstraction de la complexité des êtres. C'est-à-dire de trouver le juste équilibre entre une forme d'universalité (nous sommes tous des êtres humains aimant, craignant, désirant, pleurant) et, en même temps, nous sommes singuliers et avons droit à la reconnaissance de cette singularité. Oui, essayer de connaître l'autre, tout en étant conscient qu'il reste un mystère. Respecter ce mystère, c'est respecter la singularité de l'être."
Dans J'emporterai le feu, un personnage se demande s'il est possible de perdre sa langue, quand un autre constate que la langue arabe se refuse à lui. Leïla Slimani a-t-elle vécu cette situation ? Quel rapport entretient-elle avec l'arabe ? "J'ai appris le français et l'arabe en même temps. La langue arabe possède une particularité : celle qu'on parle n'est pas la même que celle qu'on écrit. La langue qu'on parle, je l'ai apprise, évidemment. Celle qu'on écrit, je l'ai apprise plus tard, à l'école et ne l'ai jamais totalement maîtrisée. Dans des pays comme l'Égypte, le Yémen ou l'Arabie saoudite, les deux langues sont très proches. Au Maroc, elles le sont beaucoup moins, explique la romancière qui, outre le français et l'arabe, parle l'anglais, l'espagnol et le portugais. "La langue arabe parlée au Maroc est dévalorisée d'un point de vue à la fois politique et, pendant longtemps, d'un point de vue littéraire. Elle est considérée comme une langue pas très belle. C'est la langue du peuple. Longtemps, cette langue magnifique a souffert de cette mauvaise image. Or elle est drôle, créative, syncrétique."
La langue arabe est drôle, créative, syncrétique.
Le Maroc charnel et sensuel
À plusieurs reprises, à la lecture de J'emporterai le feu, on est confronté à des mots arabes non traduits. "La langue arabe fait partie du monde francophone", considère Leïla Slimani avant d'argumenter. "Tout le monde entend de l'arabe sans s'en rendre compte ; cette langue fait partie de notre vie de francophones. On va chez le toubib, on boit un kawa. Les mots salam ou sidi, tout le monde connaît. Je n'ai donc pas besoin de les traduire", estime Leïla Slimani tout en livrant un indice sur la construction de son récit. Je voulais mettre les deux langues sur un même niveau pour signifier aussi la manière dont, dans cette famille, elle est employée."
Dans le premier chapitre de J'emporterai le feu, Leïla Slimani attribue à Mia la rédaction de la trilogie. Alors qu'elle ne se porte pas bien, un médecin lui conseille de trouver sa madeleine (de Proust). L'autrice a-t-elle trouvé la sienne? "L'écriture en est une, ainsi que les lieux. C'est pour ça que j'essaye de raconter le Maroc de manière charnelle, sensuelle, à travers les odeurs et les couleurs", précise l'écrivaine qui vit aujourd'hui avec mari et enfants au Portugal. Comment perçoit-elle celui-ci ? "Je ne veux pas le réduire à un entre-deux entre France et Maroc : il a sa personnalité. C'est un pays extrêmement attachant, où les gens sont gentils, d'une grande délicatesse. Lisbonne est pleine de charme et de mélancolie. Une ville calme aussi. Pour écrire, c'est parfait. Je me sens très sereine dans cette ville."
RENDEZ-VOUS :
Grand entretien. L'écrivaine franco-marocaine s'entretiendra avec Marie-Madeleine Rigopoulos sur les notions d'identité, de racisme, de transmission, de liberté. Entre autres.
Samedi 15 mars,12h, Scène 3 – Échappée livre.
En dédicace. Samedi 15 mars, de 13 à 15h (Hall 3, stand 315).