Un bel hommage au génie excentrique d'Erik Satie
Patrick Roegiers raconte la vie d'Erik Satie, ses épisodes truculents mais aussi la beauté de sa musique.

- Publié le 28-04-2025 à 08h50

Si aujourd'hui tout le monde salue l'auteur des Gymnopédies et des Gnossiennes, il n'en fut pas ainsi du vivant d'Erik Satie (1866-1925). Compositeur inclassable, précurseur de la musique répétitive, et minimaliste, il était un personnage marginal et avant-gardiste à la fois.
L'écrivain d'origine belge Patrick Roegiers, établi en France depuis 1983, ne pouvait qu'être attiré par la forme de génie qu'avait Satie. Pas étonnant qu'il lui consacre, avec toute sa verve joyeuse, une passionnante et truculente biographie pour les cent ans de la mort du musicien, décédé d'une cirrhose le 1er juillet 1925.
Dans l'abondante œuvre de Patrick Roegiers, on retrouve souvent son goût pour les personnages marginaux et géniaux. En 2019, il publiait même un Éloge du génie évoquant Hammershoi, Glenn Gould et Thomas Bernhard. Pour lui, ces grands artistes n'étaient pas des "excentriques" mais des "excentrés".
Dans cette vie de Satie, il cite Picasso : "Tout ce qui peut être imaginé est réel". Aussi étrange et drôle souvent que sont les anecdotes sur Satie, et malgré le mot "roman" inscrit sur ce livre, quasi-tout ce que dit Roegiers est vrai. Comme la manie qu'avait Satie d'acheter le même costume et le même chapeau en de nombreux exemplaires, comme la description de son "cagibi" qu'il habitait à Arcueil où on retrouva encore deux pianos droits ligotés ensemble ! Il évoque la seule liaison connue de Satie, celle avec la peintre Suzanne Valadon dont le Centre Pompidou propose actuellement une rétrospective. Après, semble-t-il, leur seule nuit ensemble, Satie la demanda en mariage, ce qu'elle refusa.
Ce bijou d'écriture où l'émotion, qui n'était pas absente, se tenait à distance.
Le lit de mort
"Le vide remplissait sa vie, écrit Patrick Roegiers. La création était sa seule consolation, son unique occupation. Son humour sarcastique, souvent incompris, le sauvait du néant. Il détestait les sots qu'il traitait de "cons" ou de "c'est un cul !". "La fantaisie était pour lui une preuve d'équilibre."
Il avait comme amis Alphonse Allais et Debussy. En 1917, il participa au célèbre "scandale" de Parade, une chorégraphie dansée par les ballets russes de Diaghilev, avec un décor et des costumes de Picasso. C'est Cocteau qui demanda la musique à Satie, l'auteur de Trois morceaux en forme de poire. Satie composa aussi la musique qui fit un nouveau scandale pour Relâche, et composa Vexations, tout court morceau de musique répétitive qu'il fallait jouer 840 fois de suite sans arrêt. John Cage l'interprétera en 1963 à New York, pendant 18 heures, avec dix pianistes qui se relayaient toutes les demi-heures.
L'humour de Satie se retrouvait dans les annotations sur ses partitions : "Du bout des dents du fond, Riez sans qu'on le sache, Tremblez comme une feuille."
À côté de détails sur la mort des génies d'alors et même sur leur taille, à côté d'aphorismes et jeux de mots dont Roegiers raffole, l'écrivain parle d'une très belle manière de l'œuvre de Satie, dont "la simplicité engendrait la beauté. "
Dans un final torrentueux, Roegiers convoque près du lit de mort de Satie tous ceux qu'il a inspirés par la suite, de Philip Glass et John Cage à Bob Wilson et même Pina Bausch. Un bien bel hommage au génie d'un marginal.
⇒ Satie | Roman | Patrick Roegiers | Grasset, 206 pp. 22 €, numérique 16 €
EXTRAIT
"Ce n'était plus un ballet, mais un anti-ballet, prévenait Picabia qui abordait pour la première fois le théâtre comme Picasso avec Parade, dont Satie conservait un souvenir mitigé. La salle était plongée dans l'obscurité. Le rideau de scène conçu par Picabia s'ouvrait sur un écran. Lors d'un préambule d'environ 90 secondes, Satie avec barbiche, lorgnons, chapeau melon et parapluie sous le bras, descendait du ciel au ralenti."