Olivia Ruiz mue par son histoire familiale depuis son adolescence
Quand les Républicains fuyaient l'Espagne franquiste. Truculent récit d'un exode dans "La commode aux tiroirs de couleurs".

- Publié le 27-04-2021 à 12h31
- Mis à jour le 24-07-2021 à 19h29

Olivia Ruiz n'a pas choisi son nom de scène au hasard. Ruiz, en hommage à sa grand-mère paternelle. Son histoire familiale, Olivia Blanc de son vrai nom s'en nourrit depuis que sa quête a commencé. C'est-à-dire ses 12 ans, précise-t-elle avec son ravissant et chantant accent du Sud, alors qu'on la joint par téléphone. Elle en a aujourd'hui 41. L'année dernière, celle qui est aussi auteure, compositrice et interprète (La femme chocolat, 2005 ou A nos corps-aimants, 2016) sortait un très beau premier roman, La commode aux tiroirs de couleurs (JC Lattès)- qui, à ce jour, a connu un joli succès de librairie, avec 170 000 exemplaires écoulés. Dans cet ouvrage, usant d'une langue chatoyante et flamboyante, elle avait inventé un passé à cette grand-mère qui avait fui l'Espagne franquiste aux côtés de 400 000 de ses congénères. C'était en 1939. Inventé, parce qu'à chaque fois qu'Olivia Ruiz a questionné ses grands-parents sur leur exil, ils ne voulaient pas lui raconter ce qu'ils avaient enduré.
Comment interprétez-vous le fait qu'ils ne désiraient pas en parler ?
Je n'ai pas de réponse. Dans ma mythologie personnelle, je me raconte que c'est leur souffrance. Comme le dit l'écrivain suisse Michel Campiche, "le silence fut le dernier refuge de leur liberté". Il peut s'agir aussi du fait qu'ils ont été assez bouleversés, quand ils sont arrivés en France, par le rejet dont les Français firent preuve à l'égard des Espagnols. Il peut y avoir de multiples raisons.
Ils sont qualifiés d'"Espagnols de merde, sales, qui puent". Quand Rita, l'héroïne de votre livre, retourne en Espagne, elle est considérée comme Française. Elle ne connaît pas d'attache…
C'est le grand problème des gens qui affrontent l'exil. De n'être ni d'ici, ni de là-bas. C'est quelque chose de terrible à vivre quelle que soit la vague migratoire dont on provient. C'est dans la nature humaine d'avoir besoin de s'enraciner pour trouver une forme de stabilité.
Vous parlez de vague migratoire. Difficile de ne pas opérer un parallèle avec ce qui se passe sous nos yeux en Europe.
Bien sûr, cette actualité-là me déchire. Je me souviens de cette Une du Parisien avec un enfant échoué sur la plage (Aylan, petit syrien, échoué sur une plage turque en 2015, NdlR). Cela a été un moteur pour me lancer dans l'écriture. Même si, au départ, il s'agissait peut-être d'abord d'une envie de parler de l'histoire de l'Espagne parce qu'elle est la mienne. Je me souviens très bien, adolescente, entrant au collège dans un village de l'Aude et me dire que j'allais enfin en apprendre un peu plus sur ce qu'avait vécu ma famille. Au cours d'Histoire, il y avait un chapitre intitulé "Les grands dictateurs" où on parlait de Mussolini et d'Hitler. Et rien sur Franco ! Or, dans ma région, une personne sur deux ou sur trois est issue de la guerre civile et des années de franquisme qui ont suivi. Cet "oubli" a généré en moi un devoir de mémoire.
L'engagement est important pour vous. Il traverse d'ailleurs votre parcours.
Je suis toujours très à tâtons là-dessus. J'ai le sentiment que si on n'a pas fait sciences-po, il vaut parfois mieux se taire que de s'exprimer sur des sujets politiques.
Il y a plusieurs façons de s'engager. On n'est pas obligé de prendre position en paroles, on peut aussi s'engager sur le terrain.
Voilà, je préfère être dans l'action que dans les mots. En mai, je vais refaire quelque chose qu'on avait fait à Noël. J'ai créé un spectacle qui est une narration musicale sous l'œil d'un conteur qui s'appelle Yannick Jaulin. Pendant deux semaines, à travers tout mon département, on part, avec deux musiciens, pour une série de concerts qu'on a appelé concerts chuchotés (sous-titré "Le café monde") puisqu'ils sont sans sonorisation, et nous investissons des endroits où nous n'invitons que des publics dits empêchés : des jeunes femmes mères isolées, des migrants,…
Quelle différence percevez-vous entre écrire une chanson et un roman ?
Finalement, leur écriture n'est pas si éloignée. Quand j'écris une chanson, je pose des pages et des pages sur mes personnages. Ensuite, je ne garde que les détails très parlants puisqu'il n'y a pas la place pour faire monter la tension. Quelque part, c'est le même point de départ. Dans ce cas précis, la difficulté du roman, c'est quand on passe 70 ans de la vie d'une personne en 200 pages. Il faut ne rien oublier, avoir toujours la fraîcheur des pages qui précèdent afin qu'il y ait une cohérence dans la vie de la personne. Mon personnage, Rita, vit aussi des tragédies. Beaucoup se sont imposées comme une nécessité dramaturgique et romanesque, notamment ce qui va arriver à Juan. Mais je n'avais pas du tout envie d'écrire cela. Cela a été très douloureux. J'ai pleuré tout le long de l'écriture au point d'en planter mon ordi.
Comment vous êtes-vous documentée, à quelles sources avez-vous puisé, à partir du moment où vos grands-parents ne voulaient pas témoigner ?
Je me nourris de cette histoire depuis mon adolescence. Aucun documentaire, aucune fiction sur le sujet ne m'échappe. J'ai recueilli aussi beaucoup de témoignages auprès de gens que je connais. De mon village, du bureau du RCT à Paris (regroupement d'associations pour défendre la mémoire des anarchistes, des communistes, de tous les Républicains). Au fil de l'histoire, quand une idée me venait, j'allais vérifier qu'elle était plausible, réaliste. C'était très important pour moi de ne pas trahir. A chaque fois que je posais quelque chose, soit je passais un coup de fil à quelqu'un qui connaît cette histoire par cœur, soit j'effectuais mes propres recherches sur Internet. Je me suis abonnée à l'INA pendant la petite période de l'écriture.
Vous êtes mue par ce besoin de connaître votre histoire familiale. Quelle place pour la psychogénéalogie ?
J'ai eu la chance de rencontrer Anne Ancelin Schützenberger qui a écrit les plus grands livres sur le sujet. Elle était à mes côtés, il y a 15 ans déjà, sur un plateau de télévision. C'est vous dire comme tout cela m'habite depuis de longues années. On n'a pas pu entamer un travail sur ma propre histoire, malheureusement, mais par contre, j'ai appris beaucoup à son contact et surtout à la lecture de ses ouvrages passionnants dont, peut-être le plus connu, Aïe, mes aïeux qui est bouleversant.
Avez-vous encore vos grands-parents?
Il me reste ma grand-mère paternelle, qui se prénomme Rita, mais qui n'a absolument rien à voir avec l'héroïne du livre - c'est juste un hommage. Elle a 87 ans. Ils sont gaillards dans la famille. Ils restent en forme longtemps. Et l'autre grand-mère s'appelait Pepita. J'ai donné à tous mes personnages des noms existants. Mon arrière-grand-mère s'appelait Leonor, que j'ai connue jusqu'à ce que j'ai 6 ans. Elles ne ressemblent pas aux personnages de mon livre, mais elles portent leur prénom. Ce qui est déjà un hommage en soi.
Vous avez choisi une commode aux tiroirs de couleurs pour renfermer tous ces souvenirs. Cela aurait pu être une boîte à chaussures...
Parce que le tiroir a quelque chose de très inspirant. Le fait d'avoir renforcé les angles avec un petit métal doré, le fait qu'il y a une clé à chacun, c'est beaucoup plus romanesque qu'une boîte à chaussures. Par le simple geste d'ouvrir chaque tiroir, on sent les choses se dévoiler lentement. C'était une évidence qu'il me fallait un meuble à tiroirs et la commode m'est venue à l'esprit pour incarner cette curiosité assez à vif des petits enfants qui ont envie de savoir ce que cachent ces papiers.
Avez-vous une explication quant au succès que votre livre a rencontré?
Pas du tout. Des gens m'ont écrit pour me remercier, me faire part que grâce à La commode..., ils se sentaient moins seuls. Pour vous dire sincèrement, je ne suis pas sûre d'avoir vécu autant d'émotion, eu autant de retours avec mes disques, même avec le succès de Miss Météores. Les gens partagent davantage quand il s'agit d'un roman. C'est comme cela que je l'ai ressenti.
Et dons vous allez écrire un autre livre?
Je pense oui. J'éprouve des difficultés à quitter mes personnages. C'est vrai que comme pas mal de disciplines me remplissent de joie, je dois faire des choix. J'étais en train d'écrire un deuxième livre, puis j'ai levé le pied pour écrire d'abord de nouvelles chansons parce que cette envie là était un peu plus présente.
Rendez-vous à la Foire du livre
Autrice-compositrice et interprète, Olivia Ruiz s'exprimera sur une aventure nouvelle pour elle, celle de son premier roman, La commode aux tiroirs de couleurs. Samedi 15 mai, à 20h.