Le danger de régionaliser la culture

Des appels sont lancés pour prendre en compte la spécificité bruxelloise. Mais Henry Ingberg, secrétaire général du ministère de la Communauté française, met en garde contre les dangers de régionaliser la culture. Entretien.

Guy Duplat
Le danger de régionaliser la culture
©D.R.

L'avenir culturel de Bruxelles est apparu sur le devant de la scène politique à la veille des prochaines élections. Quel sera le sort futur des institutions culturelles restées fédérales (musées, Monnaie, Bozar) que la Flandre veut co-communautariser ? Ont-elles encore un avenir dans un gouvernement fédéral qui semble les oublier ? Comment gérer les initiatives multiculturelles comme Flagey, Wiels et le Kunsten qui n'entrent pas dans le schéma institutionnel actuel ? Les expériences co-communautaires comme Flagey ont montré leurs limites. Y a-t-il un avenir dans les crédits culturels fédéraux (Beliris) vers une région bruxelloise privée de compétences culturelles ? Et comment Bruxelles peut-elle négocier un investissement culturel de l'Europe ? Faut-il dès lors une politique culturelle sui generis à Bruxelles ?

Henry Ingberg, secrétaire général du ministère de la Communauté française met en garde car il craint que ce débat ne relance l'idée - en Wallonie surtout - d'une régionalisation de la culture qu'il estime néfaste. Il pense qu'on peut répondre dans le schéma actuel aux appels légitimes venus de Bruxelles. Il nous l'explique.

"La thèse de la régionalisation revient car elle correspond en Wallonie à une conviction prégnante même si elle y est minoritaire. Ce qui est nouveau, c'est qu'à Bruxelles, un mouvement symétrique est en train de naître qui veut donner à Bruxelles une identité spécifique. Si je peux comprendre ces préoccupations, mes options pour les résoudre sont radicalement différentes. Si la Communauté française n'existait pas, ce serait une excellente idée aujourd'hui de la créer".

Y a-t-il un déséquilibre dans les budgets culturels au profit de l'un ou de l'autre ?,

La revendication wallonne basée sur une soi-disant discrimination n'est pas fondée. Selon les dernières études que j'ai, 75 pc des dépenses culturelles de la Communauté vont en Wallonie et 25 pc à Bruxelles. Nous sommes tout à fait dans la clé appelée Dehousse -Persoons. C'est dû au fait que les grosses institutionnelles culturelles (ORW, OPL, Charleroi/Danses) sont en Wallonie qui a aussi créé un réseau de centres culturels en connexion. Le seul secteur qui fasse exception est le théâtre où les moyens sont très concentrés à Bruxelles. Là, il y a une rupture entre la Wallonie et Bruxelles, car les théâtres veulent s'implanter à Bruxelles là où il y a un public disponible, déjà formé à la création contemporaine et qui ne demande pas à être sensibilisé. Mais quand j'entends les responsables des théâtres bruxellois, ils me disent qu'il y a aujourd'hui un problème de concurrence interne. Ils cherchent le même public. Il faut donc tenter de l'élargir socialement et culturellement et d'aller davantage vers la décentralisation.

Le ministère de la Communauté lui-même a aussi une bonne répartition : 50 pc du personnel est en décentralisation et 50 pc de ceux qui travaillent au siège à Bruxelles sont des navetteurs.

Quel est l'avantage de rester uni ?

Les créateurs par exemple, ont tout intérêt à éviter la fracture car ils peuvent alors diffuser largement leurs créations et en particulier, vers ce réseau de centres culturels à qui ils reprochent de ne pas prendre assez de risques. Bruxelles est aussi une vitrine pour toute la Communauté. La circulation de la culture est primordiale. Et comment scinder le cinéma des frères Dardenne ? Un des frères habite Bruxelles et l'autre Liège. Je vois bien à Bruxelles le défi du multiculturalisme et les initiatives qui sont prises et que j'approuve. Mais n'en faisons pas un élément de différentiation avec la Wallonie où les mêmes phénomènes peuvent se passer. Le partenariat entre 80 institutions des deux Communautés signé par la base devant la Monnaie est un très bon signal d'ouverture. Mais le fait de se parler ne doit pas être uniquement bruxellois. Ce serait idiot. Cela doit pouvoir se faire aussi (et cela s'y fait déjà) au Singel à Anvers et à l'Eden à Charleroi.

Voila 20 ans qu'on court derrière un accord de coopération entre les Communautés et il bloque toujours ?

On peut faire beaucoup sans accord, avec de la volonté. Il est vrai que les discussions sur cet accord de coopération ont été relancées à la demande des deux ministres Lanaan et Anciaux et entre responsables des deux administrations. J'ai l'impression que les obstacles contre lesquels on butait sont devenus moins importants. Et ce qui se passe sur le terrain, les coopérations en cours redonnent un élan à ces discussions.

Mais même sans ce cadre légal souhaitable, ce qui est déjà fait sur le terrain est impressionnant. Je vois Colinet au National qui a noué des liens avec le KVS flamand. Et Colinet vient de Liège, alors que Rangoni vient de Bruxelles pour diriger le théâtre de la Place. Et Charleroi/Danses a deux implantations, à Charleroi et à Bruxelles.

Mais si rien ne bouge, il n'y a pas de structure pour "accueillir" les musées, la Monnaie, etc.

Ils doivent rester au fédéral. Je suis pour leur maintien au fédéral où elles sont loin d'être mal logées. Je le vois comme administrateur au Bozar, les crédits du fédéral ne sont pas du tout moindres que ceux de la Communauté ! Quelles que soient les difficultés financières du fédéral, elles sont moindres que les nôtres. Et les musées ont maintenant de nouveaux directeurs très dynamiques.

Ne risque-t-on pas de les "co-comunautariser" en douce ?

Le danger est que la Flandre a un PIB 25 pc plus grand que le nôtre et que nous ne pouvons pas suivre. C'est comme au poker : si vous êtes à table avec un plus riche que vous, il peut faire monter la mise jusqu'au moment où vous devrez quitter la table. C'est le danger qu'on a déjà vu et il n'y pas de remèdes miracle face à cela. On reproche parfois au Bozar d'être trop flamand dans les arts plastiques mais c'est dû à un manque de dynamisme et d'idées du côté sud du pays dans ce domaine. Il faut plus être présent à Bruxelles dans les arts. Mais au Bozar, vous remarquerez qu'en terme de théâtre, avec la présence du Rideau, ce sont les francophones qui ont la part belle.

Et pour négocier avec l'Europe ?

Le problème n'est pas chez nous.

On a déjà beaucoup essayé, il est chez eux où les procédures sont lourdes et bloquent tout.

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