Rideau ouvert sur paysage pluriel
Nouveau site, nouveau mantra, spectacle participatif. Cathy Min Jung repositionne le Rideau de Bruxelles en s'appuyant sur ses valeurs longuement construites. Ouverture kaléidoscopique ce week-end.
- Publié le 24-09-2021 à 06h53
- Mis à jour le 24-09-2021 à 09h52

"Le Rideau ne fera pas la pédagogie de l'altérité, mais en fera une pratique culturelle, autant sur le plateau que dans la salle", nous disait Cathy Min Jung au lendemain de sa nomination à la tête de l'institution, en juin 2020. Le Covid, déjà d'actualité alors, a chahuté l'essentiel de la saison écoulée depuis.
Reports de spectacles, longue fermeture : comment, dans ces conditions inédites, s'opère une transition de direction ? "Ça nous a occupés toute la saison passée et nous occupe encore", répond la nouvelle directrice générale et artistique du Rideau, insistant sur le changement sans rupture que proposait sa candidature, sur les mois passés à "faire, défaire, refaire, redéfaire, rerefaire", à mettre au point "un plan B, puis C, voire un plan D".
"Dans ce contexte, la préparation de cette saison-ci était ce qui a continué à donner du sens à notre travail." Sans oublier la "belle synchronisation" entre le "temps d'arrêt, de réflexion" obligé par la crise sanitaire et la période de transition dans laquelle se trouvait le théâtre.
"On ne pouvait pas imaginer rouvrir, cette saison, comme si rien ne s'était passé. Si on voulait essayer des choses, changer des choses, c'était le moment ou jamais. La crise, paradoxalement, a permis d'avoir moins peur de prendre des risques."
Un espace de temps et de parole à s'accorder
Ainsi le projet porté par Cathy Min Jung pour le Rideau a-t-il été partagé, creusé, approfondi avec l'équipe et les artistes. "Ma mission a été de communiquer ce projet, de réfléchir, ensemble, à qui on était, qui le Rideau serait, voulait être dans ce paysage." Une réflexion et un positionnement qui, relève notre interlocutrice, rejaillissent dans toutes les branches de l'institution, de la production à la technique, de la gestion à la communication. "Ça influe sur les comportements, les mécanismes, la mise en œuvre de la programmation, la manière d'accompagner les artistes et les compagnies."
Ce travail de transformation dans la continuité s'est fait aussi avec le collectif associé, composé de l'équipe du Rideau et de personnalités, artistes pour l'essentiel mais aussi d'autres évoluant dans le secteur socio-culturel. "Son rôle, rappelle la directrice, est de discuter des grandes orientations de la maison, une nécessité d'autant plus forte en période de crise." Le tout dans "un espace de temps et de parole qu'il est important de s'accorder".
Lisière et singularités
Une des lignes maîtresses de la vision que défend Cathy Min Jung pour le Rideau est de "penser le théâtre dans un ancrage fort dans son territoire, dans le temps et l'espace public". Cohésion sociale, accès proposé au plus grand nombre : "Si je précise et si je vais jusque dans l'artistique, c'est la représentation au plateau de tous et toutes. Le fait de se reconnaître dans une fiction. Le partage de tous les imaginaires."
"Nous sommes le paysage", affiche le Rideau sur les murs de Bruxelles. Comme un label, une ligne de conduite, l'affirmation de cet ancrage revendiqué, pluriel, dans un quartier qui l'est intensément, à la lisière de Matongé, du quartier européen, de zones résidentielles et de secteurs anciennement industriels – pour schématiser. "Le quartier du Rideau est en effet constitué d'une multitude de bulles qui interagissent peu", résume Cathy Min Jung.
Son ambition d'ouvrir la saison sur un projet participatif a pris corps en englobant les associations de quartier, jusqu'à élaborer un week-end de fête kaléidoscopique. DJ, expo, badminton, concert. Et spectacle !
Se reconnecter à la joie d'une vibration collective
En chantier depuis le mois de mai, Now we are, voit le jour ce vendredi et pour trois représentations au cours du week-end.
Bwanga Pilipili et sa gang de collecteuses d'histoires sont allées, sur huit places ixelloises, récolter une cinquantaine de témoignages de vie et de deuil au temps du covid."Des paroles libres mais où je souhaitais des réponses à quatre questions : qui es-tu ? qu'est-ce qui t'a manqué ? qu'as-tu perdu ? qu'est-ce qui t'a consolé ?" De cette matière, l'autrice et metteuse en scène a extrait celle d'un spectacle accompagné par Ilyas Mettioui et Chems Eddin el Badri. Un processus, une forme, un endroit "où poser son chagrin, sa peine, sa colère, où se donner la possibilité de se reconnecter à la joie d'être ensemble, la joie d'une vibration construite et vécue collectivement". De la perte et du manque à la célébration, le spectacle raconte son propre cheminement.
Les interprètes de Now we are ont été recrutés par le biais d'un toutes-boîtes, explique la metteuse en scène. Plus de cent candidatures sont parvenues au Rideau, qui en a retenu 27 sur base de critères de disponibilité (21 ateliers de répétitions étant prévus au calendrier) et d'expérience de la scène ("on voulait des gens qui en avaient le moins possible, et de préférence pas du tout").
Au total, 22 personnes sont restées : un score exceptionnel dans ce genre d'aventure, se réjouit Cathy Min Jung. "De 11 à 70 ans, de toutes origines, de milieux hyper différents" : de quoi représenter le quartier sans autre condition que celles avancées pour le recrutement.
"La diversité existe. On n'a pas besoin de la créer artificiellement. Si on lui ouvre vraiment la porte, elle est là !"
Prix libre
Dans le même esprit d'accès le plus large possible, le Rideau a instauré – tout comme le Kaaitheater et l'Atelier 210 – le principe de "pay what you can". Le public paie selon ses moyens. "Avec un minimum de 8 euros, hormis les tarifs ultra réduits d'Article 27 qui sont maintenus. Et avec une grille de référence de 8, 16 et 24 euros, pour donner un cadre. Il n'y a plus de classification à partir d'une catégorie ou de l'âge."
Et les réactions, à l'orée de la saison, sont très positives. "On a fait en sorte que ce soit très clair lors de la réservation en ligne, en veillant à ce que les gens puissent obtenir des réponses et des explications par téléphone si nécessaire." L'argent éventuellement ainsi récolté ira à la création, insiste Cathy Min Jung. "On n'a pas arrêté de crier que la culture est essentielle. Rendons-la accessible. Et, si on en a les moyens, contribuons à ce que plus de personnes y aient accès."
EN PRATIQUE
- "Nous sommes le paysage" : En blanc et rouge, ces affiches pavoisent Bruxelles de la nouvelle identité graphique du Rideau, qui s'accompagne d'un site web neuf : www.rideau.brussels
- Le week-end inaugural de la saison, ces 24, 25 et 26 septembre, déborde du 7a rue Goffart, à Ixelles, et englobe son quartier dans une bulle festive où le spectacle "Now we are" s'accompagne d'une foule de moments et d'expériences : apéro DJ, expo (Traces : empreintes laissées par le Covid dans les hôpitaux Iris-Sud), ateliers créatifs, tournoi de badminton sur scène (!), concert (Chicos y Mendes), lectures…
- À noter: "La Cour des grands", spectacle précédent de Cathy Min Jung, créé à Charleroi juste avant le premier confinement, sera à l'ATJV de Louvain-la-Neuve du 25 au 28 janvier, et au 210 à Bruxelles du 19 au 30 avril.
SAISON 2021-2022
Créations, reports, reprises, surprises
Now we are dans le cadre du week-end d'ouverture (24-26/9).
"Nous sommes le paysage", c'est aussi Cerebrum, le faiseur de réalités d'Yvain Juillard (5-9/10), Simon, Garfunkel, My Sister and Me de Kristien De Proost & Bwanga Pilipili (12-21/10), Jusque dans nos lits de Lucile Saada Choquet (15-16/10)
Appellation sauvage contrôlée d'Hélène Collin (9-27/11)
Quintessence d'après Philippe Blasband, par Transquinquennal (7-11/12)
Festival Noël au théâtre (26/12-7/1)
Mawda, ça veut dire tendresse de Marie-Aurore D'Awans et Pauline Beugnies (21-29/1)
Greenville de Régis Duqué (3-12/2)
Rêve d'automne de Jon Fosse, m.e.s. Georges Lini (17-26/2)
Dernière récolte, d'Axel Cornil (2-13/3)
Celle que vous croyez, d'après Camille Laurens, m.e.s. Jessica Gazon (8-19/3)
Festival Lis-moi tout (28/3-2/4)
Préparatifs de Pascal Crochet (19/4-7/5)
Kunstenfestivaldesarts (mai 2022)
Discours à la nation + Laïka + Pueblo d'Ascanio Celestini et David Murgia (juin)