Du mythe de Dom Juan au partage des sources

"Don Juan, visit now!" kaléidoscopise le genre. Une création de Pascal Crochet, aux Martyrs.

La vaste troupe (sept femmes, trois hommes) de "Don Juan, visit now !" évolue dans la scénographie d'Alicia Jeannin.
La vaste troupe (sept femmes, trois hommes) de "Don Juan, visit now !" évolue dans la scénographie d'Alicia Jeannin. ©Marie-Christine Paquot

Si certes elle prend place à quelques jours à peine du 400e anniversaire de la naissance de Molière, la pièce montée par Pascal Crochet avec la troupe de Théâtre en Liberté et de jeunes interprètes, aux Martyrs, ne s'appuie sur Dom Juan que comme on se donne un cadre, un prétexte. Et pas seulement sur ce Dom Juan-là d'ailleurs, mais sur le mythe plus globalement décliné par aussi Tirso de Molina (L'Abuseur de Séville) ou Mozart (Don Giovanni) entre autres.

Le Visit now ! accole au nom du séducteur – entre injonction et invitation – sa tonalité contemporaine, indice de l'esprit du spectacle où, aux bribes de pièces anciennes, s'entremêlent des textes et des pensées d'aujourd'hui.

Le prisme, ici, sera moins l'absurdement polémique guerre des sexes que le questionnement des identités, des rôles genrés, des rouages de la domination masculine, des trajectoires du féminisme. Kaléidoscopique par nécessité de sens, Don Juan, visit now ! l'est aussi par la forme, en adéquation avec le parcours de Pascal Crochet, marqué par l'hybridation des disciplines, le brouillage des codes, le défrichage – de ses collaborations comme interprète avec Ingrid von Wantoch Rekowski ou la Cie Mossoux-Bonté à sa récente implication dans la redéfinition du Boson.

Matière touffue, chœur mouvant

Déjà metteur en scène, jadis, d'un post-Dom Juan (Chimère et autres bestioles de Didier-Georges Gabily, où plus personne ne croit en dieu et où les femmes décident de se venger), Pascal Crochet voit dans le classique de Molière, à la lumière du contexte actuel, "une violence insensée".

C’est cette matière touffue que débroussaillent et déploient les dix actrices et acteurs du spectacle.

Maxime Anselin, Marie Cavalier-Bazan, Isabelle De Beir, Dolorès Delahaut, Alexandre Duvinage, Mathilde Geslin, Sylvie Perederejew, Hélène Theunissen, Laurent Tisseyre, Laura Zanatta, plus que de simples interprètes, ont contribué par leurs lectures, leur vécu, leurs improvisations, à bâtir cet assemblage. Et constituent un chœur mouvant qui oscille entre l’ordinaire des tâches quotidiennes et l’onirisme, en y tissant un discours, une pensée, des pistes de réflexion.

De Virginie Despentes à Ivan Jablonka ou Judith Butler, une réflexion plurielle a nourri le spectacle.
De Virginie Despentes à Ivan Jablonka ou Judith Butler, une réflexion plurielle a nourri le spectacle. ©Marie-Christine Paquot

Sans échapper parfaitement au schématisme de l’exercice – notamment dans les scènes plus explicatives –, l’entreprise diffuse généreusement sa dramaturgie ponctuée de mots projetés, d’emprunts et citations, de punchlines amenées avec sensibilité.

Et s’il s’agit de poser quelques jalons familiers aux plus féministes parmi le public, la pédagogie qui s’articule sur le plateau se garde bien (en toute conscience, nous semble-t-il) de tomber dans le travers si commun de la mecsplication.

En toile de fond plus qu’en sujet, le mythe aura joué son rôle : prétexte à un cheminement de pensée, traduit par un travail textuel mais aussi physique, ancré dans la présence et l’espace qu’il se donne.


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