"Autophagies" : quand la cuisine s'invite sur scène pour questionner l'histoire
Eva Doumbia emmène sur le plateau du 140 son "eucharistie documentaire".
- Publié le 11-10-2022 à 21h29
- Mis à jour le 12-10-2022 à 01h23

C'est une invitation au voyage qu'adresse Eva Doumbia au public d'Autophagies, "performance cuisinée et politique" qui sonde nos habitudes alimentaires par le prisme spatio-temporel. D'où vient ce que nous mangeons ? Quel poids non seulement nutritif mais historique, écologique, colonial, pèse sur nos assiettes ?
Avec de courts gradins posés face à face à même le plateau, l'espace de jeu inclut, sur les deux côtés opposés, un pôle musical et un vaste plan de travail regorgeant de victuailles. D'odorantes promesses s'échappent déjà des marmites.
Plateau et fourneaux
La vidéo ouvre le spectacle où s'entremêleront jeu, mouvement, poésie, rythmes, chant. Et cuisine, avec aux fourneaux Alexandre Bella Ola, chef-comédien également auteur d'ouvrages et animateur d'émissions culinaires. Les comédiennes Olga Mouak et Angelica-Kiyomi Tisseyre, le danseur Bamoussa Diomande, le musicien Lionel Elian accompagnent Eva Doumbia qui, en maîtresse de cérémonie, tisse sa propre histoire à celle des interprètes.
Dans les années 1980, son père Amadou Doumbia ouvre le premier restaurant africain du Havre, où il sert du mafé. "J'ai longtemps pensé que ce plat festif à base de poulet et de pâte d'arachide était traditionnel de l'Afrique de l'Ouest. Or j'ai découvert que ce plat national malien n'est consommé que depuis le XVIIIe siècle, probablement arrivé avec les habitudes culinaires des colons européens", explique-t-elle quant à la genèse du spectacle.
Fruit de quatre ans de recherches et de voyages (Mali, Côte d'Ivoire, Nouvelle Orléans…), Autophagies s'apparente, pour son autrice, à un travail de thèse. À une œuvre collective aussi puisque le texte est composé à partir du parcours de ses interprètes.
"Angelica est obsédée par la nourriture", rigole Eva Doumbia. "Dans chaque grain, il y a une âme qu'il faut considérer", dit d'ailleurs l'actrice dans un passage passionné sur le riz. "Olga est entrée dans l'his toire avec notamment son vécu de désintoxication du sucre. Ainsi, peu à peu, on a imaginé cette thérapie mystico-historico-géo-politique", poursuit la metteuse en scène.
Rituel et didactique
Ces "Histoires de bananes, riz, tomates, cacahuètes et puis des fruits, du sucre, du chocolat" (le sous-titre du spectacle) relèvent ainsi à la fois de la leçon de choses et du rituel : le côté "cuisine" du plateau ressemble d'ailleurs de plus en plus, au fil de la représentation, à un autel d'où émanent les hommages à toutes les personnes disparues afin que nous parviennent pour bonne part ces aliments devenus usuels.
Instructive, roborative, la pièce a le défaut de ses qualités : une certaine insistance dans l'enseignement prodigué. Pour autant, on goûte avec plaisir les multiples informations ici compilées avec un sens festif de la mise en forme. Et qui résonnent singulièrement en ces temps de nécessaire alerte écologique et décoloniale.
Épinglons encore que l'inscription d'Autophagies au menu du 140 offre un écho naturel au "Joyeux festin" dont le théâtre pluridisciplinaire bruxellois enlumine sa saison, aux couleurs des illustrations de Petrouchkaka.
La soirée se conclut autour d'un mafé mitonné en direct, à base d'"ingrédients migrants", pendant la représentation.
- Bruxelles, le 140, les 14 et 15 octobre, à 19h. Durée : 1h15 + repas. Infos, rés.: www.le140.be