"Il était très troublant d'avoir à la fois le bonheur d'un premier enfant et de veiller la nuit sur ma mère atteinte d'un cancer fulgurant"
Quand Anne Teresa De Keersmaeker a eu, coup sur coup, la naissance de ses deux enfants et la mort de ses parents.

- Publié le 20-06-2026 à 20h56

Il est onze heures, ce mercredi dans les locaux de Rosas et Anne Teresa De Keersmaeker est souriante, calme, juste très concentrée sur ce qu'elle va répondre à notre seule question : Quel est le moment dans sa vie personnelle ou de chorégraphe où tout a basculé ?
La rencontre ce jour-là tenait du miracle car son agenda est très chargé. Le soir même de notre rencontre elle s'envolait au Japon où sa compagnie joue dans trois villes. En parallèle, Rosas se produit en Chine. Elle jouera encore BREL cet été au Portugal, en Espagne et en Allemagne pour la Ruhrtriennale. Elle prépare pour la rentrée un grand événement au palais de Chaillot à Paris autour de Rosas danst Rosas et sera au Macs Grand Hornu en septembre pour une série de performances avec Steven Fillet. Tout en étant en pleine création d'un spectacle pour novembre sur la musique de Philip Glass.
Après un temps de réflexion, elle explique : "Je ne vois pas la vie de cette façon-là, avec un basculement. Dans ma vie professionnelle je dirais que la vie se poursuit, toujours changeante, jamais la même. Mais dans ma vie personnelle, il y a eu en 1994-95, un moment de bascule, les naissances coup sur coup de mes deux enfants et, au même moment, la mort de mes deux parents. Faire des enfants, c'est accepter quelque part la mort, car cela change les perspectives. Une nouvelle vie commence et donc c'est savoir que la nôtre va un jour disparaître."

Anne Teresa rappelle que quand les arbres sont stressés ou se sentent mourir, ils produisent beaucoup de graines. "L'année 1994 était aussi pour moi un appel à la vie : le début de P.A.R.T.S. en association avec La Monnaie, la première année du Kunstenfestival de Frie Leysen, ma création de Amor constante, les changements dans ma vie quand j'avais toujours auparavant vécu seule, mais c'était aussi le génocide au Rwanda."
Faire des enfants, c'est accepter quelque part la mort
Il était, dit-elle, "très troublant d'avoir à la fois le bonheur d'un premier enfant, de veiller la nuit sur ma mère atteinte d'un cancer fulgurant, et de découvrir les images du génocide au Rwanda où l'ampleur des violences était si incomparable avec ce que je vivais. Je me rappelais alors être née moi-même au moment où Lumumba était assassiné."
La conscience écologique
Son activité débordante est-elle une manière de repousser la mort ? Elle se souvient de Fernand Schirren qui était le professeur à P.A.R.T.S. qui disait de Béjart : "C'est un empereur qui veut bâtir et laisser des traces après sa mort". "C'est ce que font beaucoup d'hommes qui investissent dans de grands travaux comme l'a fait Mitterrand. Les investissements dans la danse, eux, disparaissent. Non, cette activité de créer a toujours existé chez moi, de développer mon propre langage, de créer une façon d'être dans le monde. J'ai toujours eu ce rapport à la danse et cette envie de danser et de parler à travers cet art. Cela a été le fruit non d'un seul, mais de toute une chaîne de moments de bascule."
Ce furent pour elle, d'innombrables rencontres avec des musiciens, des artistes visuels, des personnalités comme Hugo Degreef, Bernard Foccroulle, Stéphane Lissner, Frie Leysen, Dirk Snauwaert, "et tant d'autres que je peux pas nommer", dit-elle, "sans oublier les 150 danseurs avec qui j'ai travaillé."
Elle évoque alors un autre moment de bascule d'un tout autre type. "La conscience progressive de l'ampleur, de l'urgence et de la gravité de ce qui se passe dans notre environnement. Malgré les avertissements, dès 1972, du Club de Rome et celui du film d'Al Gore, Une vérité qui dérange en 2006, le danger devient de plus en plus précis, irréversible, exponentiel, et à cela s'ajoute la géopolitique bouleversée et l'introduction de l'intelligence artificielle. On avait cru qu'après le covid tout allait changer, or cela a continué mais en pire. Sur le plan personnel, on sent aussi le passage du temps, comment cela se manifeste dans le corps et comment les gens disparaissent autour de nous."
Cela n'a pas fait perdre à Anne Teresa l'amour et la nécessité de la danse. On lui rappelle la phrase de Nietzsche : "Est perdu pour nous le jour où l'on n'aurait pas au moins une fois dansé."
"Avec toutes ces crises autour de nous, multipliées ces dernières années, la pertinence de l'art et de la danse est en question. Mais moi, je fais encore le pari de la beauté. Le grand théâtre grec d'Epidaure était un lieu de théâtre de musique et de danse mais aussi un lieu de médecine et de bien-être, un lieu de guérison, d'Apollon et d'Hippocrate. L'art peut apporter du bien-être." Certes, l'art reflète toujours aussi le monde dans lequel on vit, dans toute sa complexité et ses déchirements. "Les basculements actuels du monde se font lentement. Ce qui se passe dans le monde, à Gaza, en Ukraine, au Soudan, dépasse toute imagination. On peut être écrasé par ces images. Dans un tel monde, faut-il continuer à faire des spectacles et faire le pari de la beauté ? C'est une vraie question."