Pourquoi est-il si difficile de prévoir l'inflation économique?
Si le retour de l'inflation a surpris, les causes de sa persistance sont encore plus surprenantes.
- Publié le 20-04-2023 à 11h50

Une chronique d'Étienne de Callataÿ (etienne.decallatay@orcadia.eu)
Avec l'inflation, nous avons été de surprises en surprises. Il n'y a pas si longtemps encore, la menace perçue était celle non pas de l'inflation mais de son opposé, la déflation. Le spectre de la baisse continuelle des prix rôdait dans les esprits, avec un pays, le Japon, en avance sur ce qui nous attendait pour cause de vieillissement démographique. Au fil de l'année 2021 et, plus encore en 2022, l'inflation a accéléré, d'abord aux États-Unis puis en Europe. Dans un premier temps, le dépassement de l'objectif d'inflation de 2 % fixé par les autorités monétaires a été qualifié de temporaire, en lien avec les perturbations forcément passagères dans la production et l'acheminement des biens occasionnés par la Covid, ainsi qu'avec des changements dans les préférences des consommateurs. Ensuite, il a bien fallu admettre que, comme l'Atomium, le temporaire s'installe parfois dans la durée, et dans un contexte où les prix de l'énergie étaient vus comme allant forcément rester élevés, voire encore progresser.
Nouvelle surprise à l'hiver 2022-2023, les prix de l'énergie ont reflué mais, surprise dans la surprise, la décrue de l'inflation ne connaît pas le rythme que l'on aurait volontiers associé à une telle inversion. Ainsi, elle se monte actuellement en Belgique à 6,7 % alors que les prix énergétiques sont en recul de 10 %, de telle sorte que, hors énergie, l'inflation est à 9,25 %. L'inflation alimentaire est notamment pointée du doigt, s'élevant à 17 %, avec même une hausse de 26 % pour les produits laitiers.
La spirale prix/salaires n'est pas au rendez-vous
Ce que nous vivons actuellement en matière de prix doit nous interpeller, et à plus d'un titre. Il y a d'abord une double interrogation sur nos compétences. Que les prévisions d'inflation aient été aussi erronées ne peut pas laisser indifférent. Il en va de la crédibilité des banques centrales, pour qui la maîtrise de l'inflation est officiellement leur premier objectif officiel. Il en va aussi de la démocratie. La population a une grande allergie à l'inflation, réelle ou perçue, et cette dernière génère donc un lourd ressentiment de perte de pouvoir d'achat de nature à nourrir le populisme et l'extrémisme. Et que dire du fait que nous ne soyons pas vraiment au clair sur la bonne manière de mesurer l'inflation ? Ainsi, qu'il s'agisse du prix payé pour l'énergie (celui des nouveaux contrats uniquement ou celui payé en moyenne par l'ensemble des consommateurs) ou pour se loger, nous sommes loin de mesurer de manière indiscutable cette grandeur pourtant basique qu'est la variation des prix à la consommation.
Et ce n'est pas tout. Dans un contexte de taux de chômage bas et même encore en baisse et de taux de vacances élevés, on se serait attendu à ce que les salariés voient leurs revenus au minimum augmenter en ligne avec l'inflation, voire plus du fait des gains, certes modestes, de productivité. Il n'en a rien été, hormis, provisoirement, en Belgique du fait de l'indexation automatique. La spirale prix/salaires tant annoncée et redoutée, où hausses des prix et hausses de salaires s'alimentent réciproquement, n'est pas au rendez-vous. L'explication la plus commune tient à la fragmentation du pouvoir de négociation des travailleurs. Et d'émerger, en substitution à l'inflation par les coûts et par les salaires ou à l'inflation par la demande, une dernière surprise, une vraie nouveauté, l'inflation par les profits. "À ce jour, les travailleurs ont supporté l'essentiel de la 'taxe Poutine', subissant une large perte en termes de revenus réels, tandis qu'en moyenne les marges des entreprises se sont maintenues, voire, dans certains secteurs, ont augmenté." Et, surprise encore, ce ne sont pas les mots d'un syndicaliste, mais d'un membre du comité de direction de la Banque centrale européenne (1).
(1) Fabio Panetta, Monetary policy after the energy shock, 16 février 2023.

