"L'injonction aux petits gestes éco-citoyens est un leurre qui a fait long feu"
L'été 2023 a été le plus chaud de l'Histoire humaine. Chaque jour les médias en énumèrent les conséquences dramatiques. Paroles radicales de Jean-Marc Gancille, militant écologiste et auteur de "Ne plus se mentir": fini l'espoir, soyons lucides. Et courageux.
- Publié le 24-09-2023 à 08h02
- Mis à jour le 25-09-2023 à 09h44

Avec un master en sciences de gestion, Jean-Marc Gancille débute sa carrière au sein d'un think tank dédié au développement local et la responsabilité sociale de l'entreprise. Après un tour du monde en famille, il rejoint France Télécom/Orange (dans la communication et le développement durable). Il rejoint ensuite le groupe Évolution en 2007 où, avec Philippe Barre, il co-fonde le "Darwin Écosystème" à Bordeaux, le plus grand tiers-lieu de France dédié à la transition écologique, à la coopération économique, et aux alternatives citoyennes.Ce militant écologiste et animaliste s'est engagé en parallèle dans de nombreux projets entrepreneuriaux et citoyens : Enercoop Aquitaine (énergie renouvelables), Zone d'Agriculture Urbaine Expérimentale de la Caserne Niel (agriculture urbaine), entreprise d'insertion Les Détritivores (compostage de proximité), Climax (Festival engagé), l'ONG Wildlife Angel (formation de rangers pour la protection de la faune sauvage africaine), l'ONG anti-captivité Rewild. Il travaille actuellement pour l'ONG scientifique d'étude et de protection des cétacés Globice. Il a publié "Ne Plus Se Mentir" et "Carnage" aux Editions Rue de L'Echiquier.
Vous sous-titrez votre ouvrage "Petit lexique de lucidité par temps d'effondrement écologique". Qu'est-ce qui vous amène à un constat si alarmiste ?
C'est l'ONU elle-même qui le dit par le biais de son secrétaire général Antonio Guterres qui vient d'affirmer solennellement il y a quelques jours "l'effondrement climatique a commencé". Sur le front de l'extermination de la faune sauvage, de la fonte des glaces aux pôles, de l'invasion plastique et chimique, de la prolifération des espèces exotiques envahissantes, de la dégradation des sols, de la disponibilité de l'eau potable, etc. les nouvelles sont à l'avenant. Sept des huit limites planétaires – c'est-à-dire le seuil à partir duquel la déstabilisation des processus terrestres pourrait avoir des répercussions dangereuses et irréversibles pour le vivant – ont déjà été dépassées selon une étude scientifique parue récemment dans Nature.
Vous déclarez que l'écologie politique ne peut plus se satisfaire des petits pas qui vont dans le bon sens. Expliquez-nous.
L'injonction aux petits gestes éco-citoyens est un leurre qui a fait long feu. Il apparaît chaque jour de plus en plus clairement à quel point nos sociétés sont soumises à la collusion entre gouvernants et industriels, dont les intérêts convergent pour maintenir le statu quo. Face à l'intrication structurelle des systèmes économique et institutionnel, dont l'inertie est phénoménale, les petits pas n'ont aucun sens (si ce n'est d'un point de vue de la cohérence individuelle). Faire porter la responsabilité du désastre écologique sur les individus qui n'agiraient pas correctement est juste une tactique de diversion. Pendant ce temps-là, la même logique productiviste et extractiviste perdure, qui perpétue l'exploitation des humains et des écosystèmes et l'intensification de la domination sur les non-humains.
Vous secouez les écologistes en affirmant que "des baudruches idéologiques nous font perdre un temps précieux et dépenser de l'énergie en vain" De quoi parlez-vous ?
Face à cette situation désespérante, les écologistes et les activistes ont eu la fâcheuse tendance à s'illusionner et à développer une forme de pensée magique lénifiante sur les marges de manœuvre possibles. L'éventualité d'une transition énergétique, l'hypothèse d'un renversement du système par la mobilisation de 3,5 % de la population, la foi dans la non-violence, l'avènement d'une génération conscientisée et déterminée, l'adhésion progressive à la sobriété… sont autant d'espoirs vains qui se sont fracassés sur la réalité. Non seulement rien n'a changé depuis les premières alertes mais nous n'avons jamais autant détruit la planète que depuis que nous prétendons la sauver.
Et vous ajoutez que "le militantisme écologique mainstream se perd dans une forme de pensée magique naïve".
Oui il existe des invariants physiques, des principes évolutionnistes, des logiques politiques, économiques, culturelles et sociales qui ne seront pas seulement défaits parce qu'on le voudrait ou parce qu'il le faudrait. Les choses ne fonctionnent pas ainsi. L'histoire nous enseigne que les énergies ne se substituent pas les unes aux autres mais se cumulent, que les nations n'abdiquent pas leur volonté de puissance et de souveraineté pour des idées généreuses, que le découplage entre la production de richesse, l'exploitation de ressources et les pollutions est impossible, qu'aucun peuple n'adhère volontairement à des restrictions de ses revenus et modes de vie. Or certaines pensées écolos sont fondées sur des présupposés contraires. Ce qui les rend inopérantes.
Vous affirmez "la fin des illusions". N'est-ce pas exagéré par rapport à tous ce qui est réalisé et mis en route (loi climat européenne qui fixe l'objectif de la neutralité carbone pour 2050, investissements dans les énergies renouvelables, développement des transports propres, de l'agroécologie, de l'agriculture biologique de la rénovation énergétique des logements, etc.) ?
Où sont les effets concrets de ces prétendues stratégies qu'on nous sert depuis des décennies ? Le taux de concentration de CO2 dans l'atmosphère n'a cessé de croître depuis la première COP. Il n'y a rigoureusement aucune transition énergétique mais une augmentation continuelle de la consommation globale avec une part toujours ultra-majoritaire des énergies fossiles. On se focalise par ailleurs excessivement sur le climat en continuant à dégrader les milieux sauvages et en exterminant leurs occupants, pourtant essentiels au bon fonctionnement des écosystèmes dont nous dépendons étroitement. Nourrir de faux espoirs ne fait qu'alimenter la désillusion. La foi inconsidérée dans "les solutions", l'auto-persuasion que "les choses bougent" et le positivisme à tous crins sont en train de se fracasser sur le réel. Des décennies de conférences internationales, les beaux rapports de développement durable des entreprises, les alternatives citoyennes censées fleurir un peu partout n'auront rien changé au modèle dominant qui montre une résilience phénoménale.Imperturbablement, nous exploitons le vivant et ravageons les conditions d'habitabilité de cette Terre. Nous n'en sommes pas tous complices au même niveau, mais nous en sommes globalement tous complices. Combien d'entre nous, ici en Occident, concrétisent les belles promesses faites la main sur le cœur de manger moins de viande, de ne plus prendre l'avion, de limiter son train de vie pour des idéaux aux effets incertains et lointains ? Pas grand monde. L'immense majorité "s'en cogne" et résiste à toute remise en cause de son mode de vie.
Vous appelez alors à exercer "une légitime défense contre le système". N'est-ce pas ouvrir une porte dangereuse ?
Il n'y a pas de prise de conscience généralisée de l'opinion qui ferait émerger une réponse politique suffisamment puissante pour faire face aux défis existentiels qui se posent à nous. Les voies démocratiques ont échoué à faire advenir un projet sérieux d'écologie politique. C'est un constat qu'on peut faire partout dans le monde : les conservatismes, l'autoritarisme et le repli sur soi progressent. Alors, ne nous reste-t-il plus rien à espérer ? Non. Et le changement commence par là. Si "l'espoir est la laisse de la soumission" comme disait à juste titre Raoul Vaneigem, il nous faut désormais troquer l'espoir contre le courage. L'espoir nous maintient enchaînés au système, lequel prétend faussement et continuellement qu'il peut changer, qu'il va changer. Il entretient le mythe de la technologie salvatrice comme celui, risible, de la conscientisation des élites… qu'il protège en alimentant la foi dans la résolution non-violente des conflits, ce en dépit de l'histoire des luttes. Comme le disait Jacques Ellul "l'espoir est la malédiction de l'homme. Car l'homme ne fait rien tant qu'il croit qu'il peut y avoir une issue qui lui sera donnée. Tant que, dans une situation terrible, il s'imagine qu'il y a une porte de sortie, il ne fait rien pour changer la situation." En confiant notre sort à l'espoir nous abdiquons notre propre pouvoir sur le présent. On peut en effet espérer que ce système mortifère prenne fin ou agir pour qu'il s'effondre, ici et tout de suite. On peut espérer que le déclin de la biodiversité cesse ou s'impliquer dans la conservation des animaux, sans attendre, en commençant par arrêter de les manger. On peut espérer que les gens réalisent l'indécence de l'exploitation des autres vivants ou s'engager, maintenant, résolument, pour qu'elle soit un jour abolie. Etc.
Vous appelez à un "chemin radical" et des "actions combatives". Comment légitimez-vous cela ?
Le système capitaliste actuel est ultra-violent, pour les peuples et pour le vivant. Lui résister par des incantations ou la foi irrationnelle dans une voie démocratique qui montre chaque jour son incapacité à contenir les appétits prédateurs, ne mènera pas bien loin. Il est logique que des mouvements plus radicaux comme les Soulèvements de la Terre voient le jour, en appelant à des sabotages ciblés et à des actions musclées. Ils s'inscrivent pleinement dans l'histoire des luttes émancipatrices marquées par des contre-offensives face à la violence des pouvoirs dominants. Avec le risque d'un emballement des conflits, évidemment. Personne ne veut la violence pour la violence mais c'est aujourd'hui une question de survie. Voulons-nous assister les bras ballants à notre autodestruction et à celle de millions d'autres espèces innocentes sans réagir ? Ou tenter d'instaurer un véritable rapport de force qui permette éventuellement d'enclencher d'autres trajectoires favorables au vivant ?
L'emblématique Paul Watson a quitté Greenpeace parce qu'en désaccord sur leur philosophie de non-violence. Comme lui, vous êtes convaincu de la nécessité de mener des actions directes. Ne craignez-vous pas un rejet de vos idées de la part d'une majorité de la population ?
Le problème c'est que notre seuil de tolérance au conflit s'est déplacé. Du temps des luddites ou des suffragettes la violence et le conflit étaient assumés mais le capitalisme est progressivement parvenu à diaboliser toute forme de contestation sérieuse et à édulcorer et invisibiliser la propre violence de son modèle. Diverties à longueur de temps sur des sujets futiles, les masses sont de moins en moins conscientisées, politisées, et toujours plus influençables. Sans compter que les électeurs conservateurs âgés, ceux qui votent le plus, sont toujours plus sensibles à un discours d'apaisement et de rassurance qui prétend que le dialogue et la démocratie sont de meilleurs alliés pour enclencher le changement et la transition écologique. Pendant ce temps-là la criminalisation de la contestation est devenue une arme de guerre massive du pouvoir qui étouffe et réprime ceux qui s'opposent vraiment. Nous sommes dans une impasse assez terrible.
Vous risquez une escalade avec les politiques, la justice, la police voire l'armée…
Cela me paraît inévitable. À moins qu'à force de répression et de militarisation du maintien de l'ordre, l'inégalité des rapports de force vienne à bout des plus courageux. Pour le pire.
Qu'espérez-vous ?
La question n'est plus d'espérer mais de faire ce qu'il faut. Pas nécessairement pour "sauver la planète ou l'avenir de l'Humanité", mais pour rester droit et faire ce qui est juste, indépendamment d'un résultat que nous ne maîtrisons pas, ou plus. Ne serait-ce que pour trouver du sens à nos vies et leur conserver un minimum de dignité.

Extrait de "Ne plus se mentir"
"Admettons-le sans détour : la transition n'a pas lieu. Aucun signe tangible, aucune statistique sérieuse, aucune tendance solide n'accrédite cet espoir. Le sursaut des consciences, l'inflexion écologique des politiques publiques, la mise en mouvement des entreprises privées, l'influence des ONG ne sont malheureusement que vues de l'esprit. Nous avons lamentablement échoué à mobiliser la société."
"Pour nombre de militants écolos, le caddie est devenu le véhicule prioritaire et privilégié pour atteindre le Grand Soir, reléguant les luttes collectives au rang d'accessoires obsolètes."
"Culpabiliser l'individu évite de condamner le système."
"Le cas des véhicules électriques, obsessionnellement présentés comme "LA" solution mobilité des villes durables est symptomatique de cette impasse matérielle et du mirage décarboné (...) Les analyses de cycle de vie (ACV) confirment systématiquement le transfert de pollution massif en amont et en aval du cycle de vie du produit..."
"Alors, il serait encore temps? Pour inverser la donne sûrement pas. Pour nous adapter à un environnement radicalement perturbé, éventuellement. Mais ce sera au prix d'une impitoyable sélection naturelle qui laissera des milliards d'humains et de non-humains sur le carreau."
