Jean-Baptiste Decoster, le petit cabaretier de Waterloo qui fut guide d'un empereur, d'un tsar et d'un roi
Voici l'étonnant destin de l'ultime guide de Napoléon.
- Publié le 01-12-2023 à 10h07
- Mis à jour le 01-12-2023 à 10h19

Un texte de Jean-Christophe Dubuisson, historien et auteur du livre Napoléon Bonaparte et Jean-Baptiste Decoster, éditions Regards, 2023.
Alors qu'un nouveau film qui lui est dédié sort en salle, il convient de se demander si tout n'a pas déjà été écrit sur Napoléon. Le hasard de nos lectures est-il encore à même de nous surprendre ? Dans la deuxième partie de son célèbre roman Les Misérables, Victor Hugo consacre un chapitre à un personnage bien singulier : le guide Lacoste. La version francisée du nom "Decoster" pourrait faire oublier que ce guide a bel et bien existé. Lorsque, en 1861, l'écrivain séjourna à Waterloo, il visita sa maison. Celle-ci était construite le long d'une route qui traversait le champ de bataille. Jean-Baptiste Decoster y avait tenu un cabaret jusqu'au 18 juin 1815. À l'aube de cette fameuse journée, des grognards l'avaient arrêté pour le mener auprès de l'Empereur. "C'était le 18 juin au matin", raconte-t-il. "Le temps était sombre. Les soldats, inondés de pluie, dormaient en attendant le jour qui devait être le dernier jour pour un si grand nombre d'entre eux. Quelques 'Qui vive ?' de loin en loin, et le bruit du tonnerre qui grondait sans cesse, interrompaient seuls le silence. On aurait pu se parler de l'une à l'autre armée tant elles étaient rapprochées." (1)
Engagé comme guide, Decoster ne put s'éloigner de Napoléon. Il assista à l'attaque de la ferme d'Hougoumont, aux terribles charges de la cavalerie et au désespoir des Français lorsque l'arrivée des Prussiens fut annoncée.
En soirée, le cabaretier accompagna l'Empereur dans sa retraite, jusqu'à Genappe. Les vivandières et les soldats en fuite tâchaient de gagner le seul et unique pont érigé au-dessus de la Dyle. Dans les Mémoires du Capitaine Coignet, nous pouvons lire : "Nous eûmes toutes les peines du monde à nous faire jour à travers cette foule armée qui gagnait l'épouvante et le désordre. Mais ce fut bien pis quand nous fûmes arrivés à Genappe. […] C'était à qui arriverait le plus vite de l'autre côté de la Dyle. Tout était donc perdu ! […] Depuis la grande débâcle de Moscou, je n'avais rien vu d'aussi affreux."
Après être parvenu à franchir la Dyle, Napoléon pressa le pas, "toujours dans la crainte des Prussiens". Il se dirigea vers le carrefour des Quatre-Bras, là où, deux jours auparavant, le Maréchal Ney avait réussi à repousser les Anglais vers Waterloo. Le spectacle des dernières victoires lui revenait en tête. Aussi, comme pour rendre un ultime hommage aux braves qui avaient marché à ses côtés durant vingt ans, l'Empereur "descendit de cheval et fit à pied le reste du chemin jusqu'à Charleroy". (2)
De ses derniers instants auprès de celui qui avait conquis le monde, Decoster retiendra que Napoléon lui "fit une inclination de la tête, et partit".
À la nuit tombée, le guide rejoignit Waterloo. Son cabaret était complètement détruit. Les plaintes des blessés flottaient dans l'obscurité. Decoster témoigne que "tout le champ de bataille de Waterloo, trempé de pluie et de sang, pétri avec la moisson de seigle et de maïs, par les pieds des chevaux, ressemblait à une espèce de pâte. Il présentait alors à l'œil vingt-cinq mille morts et blessés au moins, et un plus grand nombre de chevaux dans le même état. La terre était jonchée d'armes, de selles, de brides, de sacs, de vêtements divers, de débris de cartouches, de livrets militaires, etc. Le lendemain, on consuma sur des bûchers dressés à la hâte, et l'on enterra dans des espèces de tranchées qui traversent le champ de bataille, les corps qui semblaient ne plus respirer, sans s'informer bien strictement s'ils n'auraient pas pu être ramenés à la vie." (3)
Lors des mois qui suivirent ces événements, Decoster gagna en notoriété. Devenu le guide le plus demandé par des curieux avides de découvrir la "morne plaine", il mena le Tsar de Russie et le roi de Prusse sur le champ de bataille. Les artistes à sa recherche n'étaient pas en reste ; tous désiraient louer ses services. Aussi, la "belle plaine, où les moissons poussent vertes, grasses et drues" (4) accueillit une nouvelle génération d'écrivains, ces bobos de naguère qui, comme Walter Scott, Lord Byron ou Alexandre Dumas, puisèrent leur inspiration dans les sillons des champs de Waterloo.

(1) Crofts, E., La Belle Alliance at dawn, 1815
(2) Decoster J.-B., Témoignage publié dans le Mercure belge, Bruxelles, 181
(3) Decoster J.-B., Témoignage, Revue de l'Empire, 1843
(4) Extrait d'une lettre d'Alexandre Dumas à Eugène Delacroix, 1838
