La jouissance comme nouveau dieu

Dans une société déboussolée, la quête de plaisir tend à remplacer les anciennes croyances. Le roman "Pornokrat" dénonce cette mutation de notre civilisation.

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Dans un univers sans repères solides, la jouissance devient un principe organisateur. Une hypothèse dérangeante mais révélatrice. ©Adobe Stock

Une tribune de Marc Segers, psychiatre, psychanalyste, ACF-Belgique

Comment s'oriente-t-on dans le monde ? Quelle est la boussole qui donne au monde dans lequel on vit les repères indispensables pour donner un sens à la vie ?

Les réponses obsolètes des religions

Pendant longtemps les religions ont été le recours essentiel auquel les populations faisaient appel pour conjurer l'angoisse d'une vie dont le sens n'est pas donné d'avance. Malgré leurs errements et leurs excès, elles avaient, ou ont encore, le mérite de donner à ces populations des croyances, des règles, un sens, sans lesquels il serait bien difficile d'affronter les difficultés et les drames de la vie. En réponse à tout malheur, les réponses étaient là : "c'est Dieu qui le veut" ou "Le royaume des cieux m'attend dans l'au-delà".

L'avènement de la rationalité et l'essor des sciences ont bouleversé cet ordre du monde. La promesse d'un avenir radieux a remplacé la Terre promise. Malgré d'autres errements et excès, chacun pouvait toujours s'accrocher à un avenir incertain mais, croyait-on, fiable : "Cela ira mieux demain".

Un monde sans boussole

Et maintenant ? Le Politique ? La Justice ? La Santé ? Pourquoi pas, mais l'actualité montre à suffisance que les populations n'osent plus s'y fier. Le monde est, de fait, déboussolé. Malgré d'innombrables autres promesses, un vent de défaitisme et de pessimisme balaye l'humanité entière : les crises économiques, écologiques, climatiques, migratoires, politiques, sociales, démographiques se succèdent sans que personne ne puisse en imaginer une sortie encourageante crédible.

Algorithmes et jouissance

Un roman sorti en 2024, et un peu passé sous les radars, prolonge cette analyse. Pornokrat, d'Alexandre Lam (*), met en scène Joris Gaudair (gaudere, se réjouir, prendre plaisir en latin), un jeune Bruxellois qui, arrivé au même constat d'épuisement des valeurs-repères, imagine sauver le monde en tablant sur une observation radicale : ce qui, depuis toujours oriente l'humain et lui promet la félicité n'est plus extérieur à lui mais lui est consubstantiel : la libido, la jouissance sexuelle.

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Une application d'intelligence artificielle qui, grâce à un algorithme hyper-puissant, arrive à proposer à tous les habitants de la Terre une jouissance sexuelle personnalisée à partir d'une banque de contenus pornographiques. Le succès est planétaire.

Fort de ce constat, il s'applique à créer une application d'intelligence artificielle qui, grâce à un algorithme hyper-puissant, arrive à proposer à tous les habitants de la Terre une jouissance sexuelle personnalisée à partir d'une banque de contenus pornographiques. Le succès est planétaire et Joris Gaudair s'installe dans la Silicon Valley où, quand il ne les surpasse pas, il côtoie sur un pied d'égalité les Steve Jobs, Elon Musk et autres magnats des Gafam.

Un roman séditieux ou visionnaire?

Une première question sème déjà le trouble délicieux dans lequel nous plonge ce livre déroutant : qui l'a écrit ? Alexandre Lam ? Alexandre Sannen ? Joris Gaudair ? Une intelligence artificielle nommée Pornokrat ?

Ensuite, ce livre est-il l'œuvre d'un fou ? d'un pervers ? d'un intellectuel génial ? d'un philosophe illuminé ? d'un écrivain exceptionnel ? d'un historien visionnaire ?

Comme le dit le philosophe Dany-Robert Dufour dans "ceci n'est pas une préface", "il faut absolument lire ce récit… jusqu'au bout !" Et ce pour en saisir, derrière la crudité et la provocation, l'incroyable intelligence et la multiplicité des lectures possibles. Comme le prévient l'auteur de la préface, il n'est néanmoins pas question ici de "priver le lecteur de l'expérience directe, fût-elle éprouvante, qu'il doit faire de la plongée dans cet univers".

Pornokrat, du grec porné (prostituée) et kratos (pouvoir). Par extension, le pouvoir des contenus à caractère sexuel explicite.

Passer la méfiance

Passons sur la méfiance que peut susciter un titre par essence sulfureux. Le marquis de Sade hante évidemment ce roman, mais en faire le roman d'un pervers sadique serait une erreur incommensurable. Sade écrivait sa doctrine au premier degré, et c'est ce qui en fait une œuvre d'abord choquante et ensuite, souvent ennuyeuse. Alexandre Lam écrit son roman sur une partition où plusieurs lignes se croisent et se superposent, rendant impossible, sauf mauvaise foi ou lecture (mal)orientée, toute interprétation univoque.

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Le credo d'une civilisation vers laquelle se dirigent les GAFAM ? La jouissance comme but ultime de la vie ! La jouissance comme seule issue à une existence insensée !

Car, derrière le récit pervers, se cache une lecture absolument rigoureuse de ce qu'est devenue la civilisation contemporaine, mêlant démocratie dévoyée, capitalisme sans vergogne, exploitation éhontée des individus et de leurs corps, à une époque où l'omniprésence d'internet, des écrans et de l'intelligence artificielle, conduit à une errance généralisée des humains. L'auteur résume le but qu'il poursuit en développant Pornokrat : "rapporter l'humain à une espèce primaire dont la volonté existentielle est de jouir, soit seule soit par le biais d'autres corps, de manière continuelle". Doit-on se rendre aveugle pour ne pas voir dans cette définition le credo d'une civilisation vers laquelle se dirigent les Gafam ? La jouissance comme but ultime de la vie ! La jouissance comme seule issue à une existence insensée ! Une jouissance qui, bien évidemment ne se limite pas à la sphère sexuelle.

Enfin je ne voudrais pas terminer cette page sans insister sur l'humour très 3e degré que l'auteur manie avec une délicatesse sans limites. Tout est fait dans ce roman pour nous égarer, nous désorienter, nous choquer, nous faire éprouver en direct des émotions pour le moins troubles et déconcertantes. C'est … réjouissant !

→ (*) Alexandre Lam, Pornokrat, préfacé par Dany-Robert Dufour, Bruxelles, Editions Edern, 2024.


Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.

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