Plan de relance : "La Belgique n’est pas le Japon. Nous sommes une petite économie très ouverte, qui se doit d’être productive"

Débat… de belle facture entre la FEB, la CSC et Thomas Dermine sur les enjeux sous-jacents du plan de relance : investissements publics, normes comptables, réformes structurelles… La question de la viabilité des finances publiques, fragilisées, est aussi en embuscade. Le Premier ministre a voulu rassurer l’opposition à la Chambre sur leur assainissement dans les années à venir.

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© Belga Image

Intéressant débat que celui organisé par l’Institut Egmont sur l’exécution du plan de relance et de résilience (PRR), dont l’approbation définitive a été actée en début de semaine lors d’un conseil Écofin. Intéressant parce qu’autour de la table (virtuellement s’entend), la réunion de Marie-Hélène Ska, secrétaire générale de la CSC, Pieter Timmermans, le patron des patrons belges (FEB) et Thomas Dermine, secrétaire d’État à la relance (PS) ne pouvait qu’accoucher d’une discussion de belle tenue. Il ne fut d’ailleurs guère question du plan de relance lui-même, "dont les contours ont été largement expliqués ces derniers mois", a estimé Thomas Dermine. 

Lequel a tout de même précisé que la première tranche du versement (13 % des 5,9 milliards d’euros) serait allouée ces prochaines semaines à l’État, qui le redistribuera aux Régions suivant une clé de répartition prédéfinie. "Mais j’incite les Régions à ne pas attendre ces versements, et à préfinancer leurs projets, sans attendre les versements européens", a-t-il dit.

1. Quelle soutenabilité de la dette ?

Le cœur du débat s’est largement porté sur le rôle de l’État et les normes comptables européennes. Dans le viseur, les normes du Pacte de stabilité et de croissance. Tendre vers un taux d’endettement de 60 % du PIB ou un déficit de 3 % du PIB maximum, voilà quelques critères bien connus qui sont en discussion actuellement, pour une éventuelle révision à partir de 2022 ou 2023. Ce qui se joue derrière ? La capacité des États à investir durablement - en investissements stratégiques, pas en dépenses courantes - dans un cadre plus souple qu’actuellement, pour décarboner l’économie, notamment. 

Le Pacte de stabilité et de croissance est en mode pause actuellement, puisque l’activation de la clause générale dérogatoire permet aux États de dépenser quasi sans compter pour faire face à une crise quasi sans précédent. Mais demain ? "Le critère de 60 % du PIB est stupide, a lancé Thomas Dermine. Certains États ne peuvent pas vivre avec un taux d’endettement public de 30 % (NdlR : 117 % du PIB en Belgique) alors que d’autres comme le Japon vivent très bien avec un taux de 220 %. Il est clair qu’un État doit vivre avec des contraintes financières, mais ce qui importe, c’est la charge d’intérêt de la dette, qui diminue (NdlR : 8 milliards cette année, 6 environ en 2023), et la capacité à faire face à une remontée des taux d’intérêt. C’est le cas puisque la duration est de 12 ans", a expliqué le secrétaire d’État. En d’autres termes, la durée de vie d’un emprunt belge est de 12 ans en moyenne, de sorte qu’une remontée des taux n’aurait que peu d’impact dans un premier temps.

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© JC Guillaume


Un argumentaire nuancé par Pieter Timmermans, CEO de la FEB : "La Belgique n’est pas le Japon. Nous sommes une petite économie très ouverte, qui se doit d’être productive. On doit investir, c’est évident, mais une augmentation de la dette publique peut refroidir les investisseurs privés, susciter de la méfiance. Il faut être plus souple, mais les investissements publics doivent être structurels, et pas concerner des dépenses courantes."

2. Pourquoi un tel désinvestissement en 25 ans ?

L’investissement public. La clé de ce plan de relance. La clé, aussi, du redéploiement de l’économie. "Il y a aujourd’hui une nécessité impérative d’investir après 25 ans de désinvestissement public, ce qui s’explique en partie par le Pacte de stabilité et de croissance, qui a constitué un frein. Il y a donc une pression sur les dépenses et il y a un tabou sur les recettes nouvelles. C’était particulièrement visible lors de la législature précédente", a estimé Marie-Hélène Ska, secrétaire générale de la CSC. 

Qui ponctue : "Le problème, c’est que le cycle politique n’est pas celui de l’investissement. Le premier est court, le second, long." Tentant de rassurer, Thomas Dermine insiste alors "sur le moment historique que l’on connaît " et le "nouveau statut qu’on s’apprête à donner à l’investissement public, avec un objectif de 4 % du PIB d’ici 2030" (NdlR : 2,6 % actuellement).

3. Que reste-t-il à faire après l’adoption du plan ?

"Il le faudra, embraie Marie-Hélène Ska. L’État doit redonner confiance aux ménages et aux entreprises, montrer en quoi les investissements peuvent collectivement améliorer le sort de notre société. On doit investir collectivement pour augmenter la cohésion sociale. Cela demande beaucoup de pédagogie, autant que de nouvelles normes comptables européennes, plus souples, et une levée des tabous sur les recettes nouvelles."

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© Johanna de Tessieres


Autre point marquant du débat : la nécessité de revoir les procédures administratives, non seulement pour faciliter l’accès des entreprises belges aux marchés publics qui découleront des investissements avec les fonds européens, mais aussi les obstacles réglementaires. "Une virgule de travers, et le Conseil d’État peut annuler un projet", a ainsi regretté Pieter Timmemans. "Il faudra faire évoluer cela pour que les entreprises soient davantage mises en confiance. Parfois, entre le dépôt d’un projet et le début de son implémentation, il se passe 10 ans ; cela doit changer. De même, et on l’oublie peut-être un peu vite, mais le plan de relance est conditionné à des réformes structurelles, notamment sur le marché de l’emploi, en matière de pension, de taxation du travail. Bref, un premier pas a été fait, et chapeau pour cela, mais le plus important reste à faire", a conclu Pieter Timmermans.

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