L'industrie militaire européenne peut-elle suivre face à la Russie ? "L'avantage de Poutine, c'est d'avoir des munitions et de la chair à canon"
L'industrie européenne de la Défense s'est renforcée. Mais sans pour autant être dans une situation "d'économie de guerre", comme l'est la Russie.

- Publié le 14-03-2024 à 06h40
- Mis à jour le 24-03-2024 à 16h02

Un parfum de guerre froide. Le bloc "russe" se dresse contre le bloc "Otan", avec l'Ukraine pour champ de bataille. Si la Russie est passée en mode "économie de guerre" depuis l'invasion de l'Ukraine, comment les pays de l'Otan, et en particulier les États européens, parviennent-ils à faire tourner leurs industries de défense, même s'ils ne sont pas directement sur le front ? État des lieux.
1. La réindustrialisation militaire de l'Europe
La question des moyens alloués à la défense est devenue moins sensible en Europe ces deux dernières années. La guerre a fait bouger les lignes. En Belgique, par exemple, les industriels de la défense sont relativement nombreux et importants, au regard de la taille de notre pays, et ils se développent. Des exemples ? FN Herstal pour les armes et munitions légères, KNDS Belgium (ex-Mecar) pour les obus, Sonaca et Sabca pour l'aérien et John Cockerill pour le terrestre. Entre autres. John Cockerill, de son côté, est notamment en passe de finaliser le rachat d'Arquus (ex-Renault Truck Defense ; producteur de véhicules militaires) et de renforcer encore sa position dans le secteur.
Mais face à la puissance russe, dont l'industrie militaire tourne à plein régime, les nations européennes sont moins solides dans leur détermination industrielle.
Selon un expert du domaine, ancien militaire spécialisé dans le renseignement légal – "pas de l'espionnage"- qui travaille au sein d'un ministère de Défense d'un pays européen, ce qui se passe au niveau industriel en Belgique est intéressant : "Ça fourmille, il y a des partenariats de développement et de coopération". Même si chaque pays veille au grain.
"La Russie fait un effort de guerre colossal. Ici, les industries européennes ne sont pas dans cette optique."
"Néanmoins, on ne peut pas mettre une chaîne de production d'obus en route sans commandes fermes. En Russie, où l'économie de guerre est en marche, les industriels n'ont pas le choix. On a vu Medvedev (ancien dirigeant de la Russie et proche de Poutine, NdlR) menacer directement à la télévision des patrons pour produire des armements, rappelant l'époque stalinienne. Et il est difficile de savoir quelle part du PIB russe cela représente réellement. 10 % ? 20 % ? 30 % ? Difficile de faire confiance aux statistiques russes. Mais la Russie fait un effort de guerre colossal. Ici, les industries européennes ne sont pas dans cette optique. Et elles n'ont pas la main-d'œuvre. Il faut recruter, ce qui n'est pas évident. On n'est pas dans la fabrication de petits pains", explique Frédéric Mauro, chercheur associé à l'Iris, spécialiste des questions de Défense, et avocat à Bruxelles.
-> Lire la suite du dossier: Le coût du F-35 risque-t-il de pénaliser l'industrie de défense européenne ? "Ça va être extrêmement douloureux pour la Belgique"
"Un autre problème, c'est que les industriels européens sont dans des situations de monopoles dans leur État et exportent énormément. Ils ne veulent pas d'une Commission européenne qui passerait directement commande et les mettrait en concurrence. Les industriels n'aiment pas ça. Les groupes français et allemands pèsent de tout leur poids sur les politiques, qui les écoutent. Pourtant, c'est idiot, car il y a toujours tout intérêt à ne pas avoir un seul fabricant", ajoute encore Frédéric Mauro.
"Les industriels redoutent l'effet de consolidation, ce qu'on a vu avec le "Last Supper" aux États-Unis dans les années 1990, où des acteurs se sont fait avaler par d'autres. Mais se mettre en concurrence permet justement d'éviter cela. Il faut coopérer car les États européens n'ont pas les moyens d'investir seuls. C'est un vrai dilemme pour les États. La France et l'Allemagne en particulier, car les autres savent qu'ils sont trop petits. L'Allemagne, qui achète un peu partout, manque d'ailleurs de politique industrielle cohérente. Ce "business as usual" doit évoluer, les temps ont changé", poursuit-il.
"Les achats de la Suédoise (gouvernement Michel, NdlR), il va falloir les payer. Ca ne va pas être simple"
2. Les problèmes de budgets réels
Mais qui dit industrie à redéployer dit budgets à mobiliser. "Le gouvernement Michel (MR) avait acheté beaucoup de matériel. Sous la Vivaldi et la ministre Dedonder (PS), il y a eu des changements au niveau du personnel militaire. Les lignes bougent, alors qu'avant, l'armée était la variable d'ajustement budgétaire. Mais les achats de la Suédoise (gouvernement Michel, NdlR), il va falloir les payer. Ça ne va pas être simple", lance l'une de nos sources. "Je n'aimerais pas être ministre de la Défense ou des Finances lors de la prochaine législature. Il y aura de sérieux arbitrages à faire et la situation budgétaire belge sera déjà assez compliquée", poursuit notre interlocuteur, qui prend la Belgique en exemple pour expliquer un mal plus général. En clair, si la Russie dépense à tout va dans son armée, jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus, les pays européens, eux, n'ont pas le même "incitant" et sont davantage soucieux de leurs budgets respectifs, alors que les appels à plus de rigueur se multiplient.
"Je n'aimerais pas être ministre de la Défense ou des Finances lors de la prochaine législatures, il y aura de sérieux arbitrages à faire et la situation budgétaire belge sera compliquée."
Chez nous," la ministre de la Défense Ludivine Dedonder a augmenté les dépenses militaires, mais les socialistes, qui soutenaient jusque-là, freinent un peu plus. Ce qui peut se comprendre. Moi aussi je préfère investir dans l'éducation. Mais là, on sent déjà des dissensions", nous explique un membre d'un acteur industriel belge majeur du secteur de la Défense, qui souhaite également rester discret.
De plus, les budgets annoncés par le passé explosent dans le temps. C'est le cas pour le F-35, qui a vu ses différents coûts s'envoler. Mais d'autres armements, comme les frégates et les véhicules blindés, voient leurs coûts finaux grimper, sans que les budgets indiqués soient modifiés ou adaptés. Ce qui "génère de fortes tensions militaires et industrielles", nous dit-on.
"Il y a de fortes tensions militaires et industrielles."
3. Les stocks de munitions
Nos différents interlocuteurs s'accordent sur un point : celui des munitions. "Il y a eu de sérieuses améliorations. FN Herstal a pu décrocher un contrat sur 10 ans avec l'État belge et Mecar (KNDS) a pu mettre en route ses investissements pour ses productions d'obus et le lancement d'une ligne pour ceux de 155 mm. La cadence de production augmente", nous signale-t-on. Néanmoins, pour faire face aux besoins liés à la guerre en Ukraine à court terme, c'est plus compliqué. Les stocks étaient insuffisants et la machine n'est qu'en phase de lancement. "Mais à moyen terme, soit pas avant deux ou trois ans, l'avenir de ces industriels semble plutôt radieux. Car même si la guerre devait se terminer demain – ce qui a peu de chance d'arriver -, il va falloir refaire tous les stocks des différentes armées. C'est gigantesque", nous glisse-t-on.
"Même si la guerre devait se terminer demain - ce qui a peu de chance d'arriver -, il va falloir refaire tous les stocks des différentes armées. C'est gigantesque."
Reste à gérer les besoins en matières premières, en main-d'œuvre, en capacité sidérurgique, en poudre. "À court terme, il faut acheter à l'extérieur, dont des obus de Corée du Sud ou d'Afrique du Sud. Après, il ne faut pas exagérer et jouer sur la peur des gens. Les ex-militaires devenus consultants, qui promettent la guerre jusque chez nous car nous n'aurions plus les capacités ou plus suffisamment de munitions, jouent un jeu dramatique. Ils veulent faire monter les budgets de Défense, certes, et ce juste avant les élections, mais personne ne peut réellement affirmer quels sont les stocks de munitions des différents pays", avance l'une de nos sources.
"Il ne faut pas exagérer et jouer sur la peur des gens. Les ex-militaires devenus consultants, qui promettent la guerre jusque chez nous car nous n'aurions plus les capacités ou plus suffisamment de munitions, jouent un jeu dramatique."
Supériorité militaire et industrielle ?
Si la guerre en Ukraine prend la forme d'une guerre de position, c'est parce que ni la Russie ni l'Ukraine n'ont de réelle force aérienne, nous dit-on. "S'il y avait une réelle guerre Russie-Otan, ça n'aurait pas cette forme-là. Les Russes ne maîtrisent plus le ciel. L'Otan taillerait sa flotte en pièces. Le vieux Mirage 2000 surclasse encore les avions russes, et on ne parle pas du Rafale, du F-15 (vieillissant également, NdlR), du F-22, du Gripen. Ils ont bien des Sukhoï-57, mais c'est de la propagande. Ils sont assemblés avec des techniques des années 1970, avec des fuselages rivetés, sans réelle furtivité", nous indique un ancien soldat.
"Face à l'Ukraine seule, cette guerre tournera à l'avantage de la Russie. Car l'armée de l'air ukrainienne, c'est une cinquantaine de pilotes. Donc au sol, c'est horrible à dire, mais l'avantage de la Russie, c'est d'avoir des munitions et de la chair à canon", poursuit-il.
Mais la question reste complexe, car ce n'est pas une guerre Russie-Otan. Et les déclarations récentes du président français Emmanuel Macron, qui dit ne pas exclure l'envoi de troupes, est pour lui peu judicieux pour le moment. "Il y a déjà des forces spéciales sur place, en petit nombre, des gars ultra-autonomes. Ça s'est toujours fait, dans tous les conflits. Mais ce genre de déclaration, c'est leur mettre une cible dans le dos", conclut l'ancien militaire.