"On n'a pas envie d'être des pigeons": la tension, révélatrice pour l'Horeca, entre Bruxellois et touristes aux abords du piétonnier
Le piétonnier, à Bruxelles, a dix ans. S'il a suscité une levée de boucliers de la part des commerçants et de l'Horeca à son lancement, la situation a évolué. Mais des critiques subsistent. Alors, jamais contents, les Bruxellois ?

- Publié le 03-07-2025 à 11h11
- Mis à jour le 05-07-2025 à 15h02

Le piétonnier était "le" dossier explosif par excellence, à Bruxelles, lors de sa mise en place en 2015. Il y a dix ans déjà. Une métamorphose du centre-ville faite sous la houlette d'Yvan Mayeur qui, depuis 2017, a laissé la place de bourgmestre à son collègue socialiste, Philippe Close.
-> Lire aussi les réponses de Philippe Close sur ce dossier : "Depuis que je fais de la politique, on me dit que je gentrifie"
Aujourd'hui, un constat s'impose : c'est un mieux. Beaucoup s'accordent à dire que cette partie du centre-ville est désormais plus agréable à vivre. Fini les voitures sur les "quatre bandes", la circulation, le bazar. Mais nombreux sont ceux qui tiennent à rappeler les quelques points noirs, entre "le racket", "les viols", "la drogue" d'une part, et la disparition de la classe moyenne au profit des touristes d'autre part, voire de la paupérisation globale de cette zone. "Un sentiment parfois influencé par les réseaux sociaux", reconnaît l'un de nos intervenants.
Bruxellois vs touristes
Filip Jans, ancien exploitant du Monk (désormais Billie), bar situé à quelques minutes à pied, incarne les inquiétudes de nombreux commerçants locaux, bien qu'il n'ait jamais eu d'établissement sur le piétonnier même : "On a senti l'évolution. Le piétonnier s'est concentré davantage sur le tourisme, c'est moins attractif pour les locaux. Même si les chiffres (d'affaires, NdlR) sont parfois meilleurs, il y a moins de Bruxellois qui viennent au centre à cause de ça." Il regrette la disparition des commerces de proximité et une dépendance accrue au tourisme : "Les touristes viennent pour l'aspect local, donc on risque de mettre cet aspect local en danger, à long terme, à force de le dénaturer. Et donc finir par ne plus attirer de touristes."
Même constat du côté d'Alain Blond, à la tête de la brasserie Plattesteen, un symbole du centre-ville depuis de nombreuses décennies situé à deux pas du piétonnier. Il nous répond alors qu'un client tente de rentrer dans son établissement avant l'ouverture. "Je ne suis pas encore ouvert !", lance-t-il. "La ville n'a rien fait pour donner envie d'y venir, à part de la malbouffe et certains types de chaînes d'Horeca… Le soir, c'est un peu la cour des miracles et c'est sans parler de la drogue. Et à 9h30 du matin, c'est encore sale alors que les touristes se baladent déjà", enchaîne-t-il d'entrée de jeu.

"Après, pour revenir sur les débuts, on n'a jamais su réellement dire si la diminution du chiffre d'affaires était due au piétonnier ou aux attentats en 2015 (et au "lockdown" qui avait été établi à cette période, NdlR), se souvient-il alors que la crise du Covid-19 ne les avait pas encore frappés. "Mais aujourd'hui, dans le centre-ville, la plupart des petits commerces ont disparu au profit de chaînes ou de kebabs", renchérit-il.
"Je reconnais que Bruxelles, je la trouve magnifique, mais parfois aussi que c'est un trou à rats… C'est le paradoxe de Bruxelles"
Une "uniformisation" vers le bas que pointe également Grégory Sorgeloose, agent immobilier spécialisé dans les fonds de commerce. Il note un changement radical du centre-ville. "Il y a toujours les gens qui aboient et tapent sur le même clou, et ce n'est pas toujours très sensé", entame-t-il prudemment. "À la base, le projet était mégalomane, mais l'évolution est plutôt bonne. Je suis ni un vieux nostalgique, ni un boomer. C'était moche avant ! Jusqu'à De Brouckère ! Il fallait faire quelque chose. Alors, maintenant, on ne peut pas dire que ce soit moche. Mais Bruxelles centre est tout de même devenue une zone où on ne va plus. Surtout pour les gens de la périphérie. On est devenus des pestiférés, pour peu qu'on soit en voiture. Impossible de se garer, certains se font racketter, d'autres violer", lâche-t-il.
Pourtant, le bourgmestre défend son bilan et souligne que la ville attire beaucoup, puisque la population ne cesse de croître. À cela, Grégory Sorgeloose abonde : "C'est plutôt une réussite, oui… Mais j'insiste, Bruxelles se vide de sa classe moyenne. La population dans le centre est relativement plus pauvre que celle de la périphérie. Et les gens de la périphérie ne veulent plus aller en centre-ville car c'est sale et dangereux. Et il y a aussi cette tendance des gens du centre-ville qui ne veulent plus des "bourgeois" de la périphérie. Il y a une dichotomie qui s'installe comme ça", regrette-t-il.
"On n'a pas envie d'être des pigeons."
"Les commerces du piétonnier répondent à la demande locale… C'est-à-dire pas très qualitative, car avec moins de pouvoir d'achat. Il faut dire que les règles urbanistiques ont favorisé l'installation des chaînes de fast-food 'mass market' par le passé (désormais, c'est plus compliqué et davantage contrôlé pour obtenir un permis de transformation en établissement Horeca, NdlR). Aujourd'hui, les établissements plutôt qualitatifs cherchent à s'installer sur le pourtour de la Bourse ou dans d'autres rues. Des chaînes "qualitatives" internationales montrent de l'intérêt pour Bruxelles mais à Sainte-Catherine, Dansaert, le Sablon… Le centre-ville n'est pas glamour. Et nous, on aimerait qu'il le devienne davantage. Pourtant, il y a des rooftops et des lieux supers, comme le Standard Hotels dans le Nord. On se croirait à New York. Bruxelles peut faire des projets comme cela, c'est positif", avance-t-il. "Je reconnais que Bruxelles, je la trouve magnifique, mais parfois aussi que c'est un trou à rats… C'est le paradoxe de Bruxelles."

"Le touriste est le bienvenu. Mais c'est vrai qu'il est plus compliqué de remplir un établissement avec des Bruxellois qu'avec des touristes. Pourtant, si tu remplis un établissement avec des Bruxellois, tu vas attirer des touristes. Faire le choix inverse dégoûtera les Bruxellois", explique, pour sa part, Matthieu Léonard, président de la Fédération Horeca Bruxelles. "Moi, je ne vais pas dans les lieux uniquement touristiques car ça m'embête et j'ai l'impression de me faire avoir. On n'a pas envie d'être des pigeons", assène-t-il.
Les grosses chaînes, encore et toujours grandes gagnantes
Pour Grégory Sorgeloose, il y a une autre réalité : celle des "gros promoteurs". "Ça fait bouger les lignes, les gros promoteurs. Comme le projet immobilier Oxy, etc. Mais d'un autre côté, ça ne peut attirer qu'uniquement les grosses chaînes. Le projet Brouck'R d'Immobel proposera certainement des loyers élevés, donc jamais un petit indépendant qui se lance ne pourra se permettre de s'y installer. En moyenne, aménager un projet Horeca dans le centre coûte de toute façon 2 000 à 2 500 euros le m². Multipliez par 400 m² et vous voyez combien il faut débourser dès le début".
"De toute façon, la nouvelle génération, qui a de très bonnes idées, n'a pas un rond car pas accès au levier bancaire (les prêts étant plus compliqués à obtenir, NdlR). Donc ils sont obligés d'élargir le "scope" pour trouver des endroits à prix raisonnables, comme le long des quais, à Dansaert, etc., ce qui ouvre de nouvelles opportunités", enchaîne celui qui vend pourtant "des fonds de commerce", dont les prix peuvent s'envoler en centre-ville.
"Je vends du vent", reconnaît-il. "Mais les prix des fonds de commerce restent raisonnables en Belgique. C'est environ 50 % du chiffre d'affaires annuel, contre plus de 80 % en France, à Paris, par exemple", défend-il. Pour rappel, le fonds de commerce est la valeur que l'on est prêt à payer pour un lieu déjà aménagé, mais il ne s'agit pas des murs. La personne peut racheter un fonds de commerce sans être propriétaire des lieux.
"Il vaut mieux acheter un fonds de commerce que céder à la tentation de signer avec les gros brasseurs, qui faussent le marché. Ils aident les jeunes à se lancer (en leur donnant de l'argent au début ou en leur évitant de devoir payer ce fonds de commerce), mais c'est un cadeau empoisonné, et le lobby est hyper puissant", termine-t-il.
La mobilité, gros point noir ?
Le président de la Fédération Horeca Bruxelles pointe les améliorations possibles. "Je pense beaucoup de bien, personnellement, des piétonniers de manière générale. Ça apaise les quartiers. Mais il faudrait que ça n'impacte pas nos modèles économiques. Or, là, ça a été implémenté sans tenir compte des soucis techniques des établissements Horeca et des commerces. Pour l'approvisionnement, par exemple. Et il y a aussi la question du parking pour la clientèle, même s'il y a eu quelques surfaces aménagées. Je pense qu'on aurait pu faire une mobilité un peu plus modulée, intelligente", lance Matthieu Léonard, à l'instar de ce qui a été mis en place à la chaussée d'Ixelles, qui interdit les voitures en journée mais pas le soir.
"Il n'y a pas besoin d'être sectaire, du tout au piéton ou tout à la voiture."
"Les outils statistiques sont là. On connaît les flux de va-et-vient des automobilistes dans le Pentagone et le cœur de Bruxelles. Il y a clairement des moments privilégiés pour les piétons et d'autres pour les voitures. Il n'y a pas besoin d'être sectaire, du tout au piéton ou du tout à la voiture. On pourrait imaginer une alternance. Mais on encourage les autorités politiques à prendre le souci à bras-le-corps et à faire encore mieux", avance encore Matthieu Léonard, même si le piétonnier peut difficilement être réenvahi de voitures.
"On peut reconnaître au bourgmestre Philippe Close qu'il a réussi à développer le tourisme et l'activité à Bruxelles. Il ne faut pas cracher dans la soupe. Il y a toujours à manger et à boire. Tout ne peut pas être parfait, mais on peut retravailler à faire mieux, comme lutter contre la paupérisation dans le centre", termine-t-il, alors que les restaurateurs déplorent que les clients, dans le centre, dépensent en moyenne moins. C'est aussi ça le problème, pour faire tourner le business.