Entre sous-estimation de l'espérance de vie et surestimation de la pension complémentaire, perception n'est pas raison
Pendant des semaines, nous avons entendu dire que le (futur) gouvernement allait devoir se pencher sur le budget des pensions, inévitablement procéder à une nouvelle réforme et que le papy-boom en cours allait peser très lourdement sur nos finances publiques. Enfin, nous y sommes : les premiers contours de la réforme sont dans l'accord gouvernemental.
- Publié le 05-06-2025 à 14h56

Une chronique de Patrick Wangneur, conseiller en structurations patrimoniales et prévoyance chez CBC Banque.
Oserions-nous dire que le citoyen lambda se moque un peu de la manière dont sa pension sera financée et, s'il est attentif à ce que la future réforme va entraîner, il a du mal à y voir clair ? Comme pour les réformes précédentes d'ailleurs.
Une méfiance croissante s'installe : face à l'opacité du système et aux signaux d'alarme budgétaires, de plus en plus de citoyens doutent de la pérennité de leur future pension.
Selon le dernier Observatoire Pension de CBC Banque, 55 % des Belges non pensionnés n'ont pas d'idée claire du montant qu'ils percevront à la retraite.
Et pourtant, nombre d'entre eux continuent de sous-estimer leur espérance de vie post-professionnelle, tout comme les coûts réels associés à cette période. Ils se basent sur des perceptions dépassées, entretiennent de faux repères et en tirent de fausses priorités.
Anticiper un besoin de revenus complémentaires devient d'autant plus essentiel que nous vivons de plus en plus vieux… souvent bien au-delà de ce que nous imaginons.
Selon le dernier Observatoire Pension de CBC Banque, 55 % des Belges non pensionnés n'ont pas d'idée claire du montant qu'ils percevront à la retraite et 70 % des Belges estiment ne pas suffisamment préparer leur pension. Et le pire dans tout ça, c'est qu'ils ont raison !
Les pensions complémentaires, la solution ?
Si les pensions complémentaires apparaissent comme la solution miracle chez nos voisins néerlandais, la réalité belge est bien plus nuancée.
Officiellement, environ 4 470 000 Belges sont actuellement affiliés à un plan de pension complémentaire du deuxième pilier.
Derrière les chiffres encourageants du taux d'affiliation se cache une grande disparité des montants accumulés, qui peine à garantir un maintien du niveau de vie à la retraite pour la majorité des Belges. Alors que 90 % des salariés néerlandais bénéficient d'une pension complémentaire, nous sommes bien loin du compte en Belgique.
Officiellement, environ 4 470 000 Belges sont actuellement affiliés à un plan de pension complémentaire du deuxième pilier. Cela peut sembler positif quand on sait qu'il y a un peu plus de 5 millions d'actifs (tous statuts confondus) mais il faut nuancer ce chiffre.
D'abord, notons que le Belge, contrairement au Néerlandais, peut choisir de percevoir sa pension complémentaire sous forme de rente ou sous forme de capital (avec, au passage, une taxation pour le citoyen lambda dans les deux cas) mais que 99 % d'entre eux choisissent le versement sous forme de capital. Un choix qui n'est pas anodin.
Ensuite, relevons que le capital moyen versé à la pension s'élève à 36 656 euros (1), avec de grandes disparités selon les statuts. Ainsi, le montant moyen versé à la retraite à un dirigeant d'entreprise s'élevait en 2023 à 114 457 euros. De leur côté, les salariés affiliés à un plan de pension sectoriel (actuellement environ 2 570 000 personnes) ont ainsi reçu en moyenne en 2023, 4 069 euros. Quant aux salariés affiliés à un plan de pension d'entreprise (2 327 000 personnes) (2), c'est un montant moyen de 47 346 euros qu'ils ont perçu.
En regardant les montants moyens perçus, on constate que seuls 20 % des affiliés les mieux dotés perçoivent des capitaux réellement significatifs, supérieurs à 100 000 euros. Pour les 80 % restants, les montants perçus restent sous la barre des 50 000 euros.
Or, si l'on s'attarde sur la rente viagère qu'une personne de 65 ans pourrait obtenir à partir de 50 000 euros, on obtient de 249 à 272 euros (3) par mois selon le sexe (4). Et encore moins si l'on souhaite que cette rente soit réversible (c'est-à-dire qu'elle continue à être versée, au moins partiellement, au conjoint survivant), ce qui est bien le cas lorsque l'affilié opte, au moment de sa pension, pour la rente plutôt que pour le capital.
Pour 80 % des citoyens qui bénéficient d'une pension complémentaire, compte tenu des rentes attendues évoquées, il faudrait donc une pension complémentaire cinq fois plus élevée pour maintenir leur niveau de vie une fois pensionné…
Le revenu brut mensuel moyen des plus de 60 ans s'élève à 5 330 euros (5), ce qui donne environ 3 200 euros nets par mois. Avec un taux de remplacement de 60,9 %, cela donne une pension légale de +/- 1 950 euros soit une perte de revenu de 1 250 euros. Pour 80 % des citoyens qui bénéficient d'une pension complémentaire, compte tenu des rentes attendues évoquées, il faudrait donc une pension complémentaire cinq fois plus élevée pour maintenir leur niveau de vie une fois pensionné…
Préparer sa retraite comme si elle durait 15 ans… quand elle en fait 30
Si l'on perçoit le capital, il faudra le placer en veillant à ce qu'il comble la perte de revenu pendant suffisamment longtemps.
La majorité des Belges perçoit un capital trop faible pour combler cette perte. Autrement dit, le Belge n'a pas le choix, il devra accepter l'idée de vivre non seulement sur les revenus de ce capital mais également en épuisant ce capital. Et c'est là qu'intervient le second problème.
En effet, l'Observatoire Pension CBC Banque le montre chaque année, le Belge sous-estime son espérance de vie une fois qu'il sera pensionné. Plus de 90 % d'entre eux pensent qu'elle est de moins de 20 ans. Et pour cause : on parle beaucoup d'âge légal de départ, mais trop peu de durée réelle de la retraite. Ce décalage entre perception et réalité est dangereux. Car en sous-estimant la durée de leur retraite, ils risquent tout simplement de voir leur capital fondre… bien avant leur dernier souffle. Autrement dit, si nous acceptons l'idée d'épuiser notre capital petit à petit, nous risquons bien de l'épuiser trop rapidement et de tomber à court.
La fiscalité, le rendement ou le choix entre capital et rente occupent tout l'espace, tandis que la seule vraie question reste trop souvent éludée : leur argent suffira-t-il jusqu'au bout ?
Le plus paradoxal, c'est que les Belges préparent leur retraite, mais à côté des vraies priorités. La fiscalité, le rendement ou le choix entre capital et rente occupent tout l'espace, tandis que la seule vraie question reste trop souvent éludée : leur argent suffira-t-il jusqu'au bout ? La rente est, pour beaucoup, le seul garde-fou entre une vieillesse digne… et une inquiétude permanente de "fin de mois" version longue durée. La vraie liberté n'est-elle pas, finalement, de ne pas avoir à s'inquiéter ?
(1) Source : FSMA – Le deuxième pilier de pension en images
(2) Certaines personnes peuvent être affiliées à plusieurs plans de pension, parce qu'elles ont changé une ou plusieurs fois d'employeurs par exemple. La somme des affiliés des plans de pension d'entreprise et sectoriel est donc supérieure au nombre d'affiliés total (soit 4 470 000 personnes) en raison de ces doublons.
(3) Sur base d'un rendement de 3 %.
(4) L'espérance de vie d'une femme de 65 ans étant plus élevée d'environ trois ans, la rente viagère attendue pour un capital identique est plus faible.
(5) Source : Salaires mensuels bruts moyens | Statbel

