Comment les USA envisagent le renouveau du nucléaire ?

Une chronique signée Charles Cuvelliez, École polytechnique de Bruxelles (ULB), et Patrick Claessens, École Polytechnique, Université Libre de Bruxelles.

FILE - Cooling tower three with one and two in the background are seen at the nuclear reactor facility at the Alvin W. Vogtle Electric Generating Plant, Friday, May 31, 2024, in Waynesboro, Ga. (AP Photo/Mike Stewart, File)
"La construction d’une installation nucléaire est une entreprise incroyablement complexe avec une large palette de contraintes en matière d’approvisionnement, de sûreté, de sécurité et de régulation" ©Copyright 2037 The Associated Press. All rights reserved

On ne va pas en rester là… C'est le message qui percole outre-Atlantique, avec la mise en service aux USA des deux derniers réacteurs nucléaires de Vogtle, suivant le nouveau concept de Westinghouse, les AP1000, d'une génération similaire aux EPR 2 français que le président Macron voudrait déployer à large échelle. Vogtle est ainsi devenu le plus grand site nucléaire du territoire américain. L'Académie des Sciences américaine a publié le compte rendu d'un workshop qui a réuni les acteurs nucléaires locaux pour répondre à la question : on fait quoi maintenant ?

Alors qu'on ne parlait que de SMR (Small Modular Reactor), on ressent à nouveau l'intérêt pour les centrales à l'échelle du gigawatt, comme celles que nous avons chez nous. Il y a eu, en 2024, la loi ADVANCE (Accelerating Deployment of Versatile, Advanced Nuclear for Clean Energy) qui exige que la Nuclear Regulatory Commission (NRC), le régulateur national américain, facilite et lisse le processus d'approbation des nouveaux réacteurs et combustibles tout en maintenant les normes de base en matière de sûreté et de sécurité (entretemps le président Trump a rajouté une couche via un executive order assez discutable).

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De fait, le futur de l'énergie nucléaire n'est pas tenable sans raccourcir les délais de déploiement et sans réduction des coûts. Il faudra pour cela fabriquer les réacteurs en série, comme l'ont fait les Français, pour déployer une flotte d'énergie nucléaire partout aux États-Unis. Cela aura un prix, que la France a déjà payé : un défaut de fabrication ou un problème opérationnel dans une centrale met en péril toutes les autres centrales de la même famille. C'est un risque à assumer face au potentiel de réduction des coûts grâce aux économies d'échelle – un sérieux incitant quand tout le monde est tétanisé de se lancer.

Pas de place pour tout le monde

C'est pourquoi, dit l'Académie des Sciences, il faudra opérer une sélection sans doute douloureuse dans le champ très encombré des technologies candidates au New Nuclear et se concentrer sur le développement de la technologie, des combustibles, de la manière de construire pour quelques options prometteuses seulement. Cela ne veut pas dire qu'on se retrouvera avec un modèle unique de centrale nucléaire. L'Académie des sciences voit plutôt un parc national avec une combinaison de grands réacteurs, de SMR et de microréacteurs pour répondre au mieux aux divers besoins, qui vont des centres de données pour l'AI à l'approvisionnement de grandes villes en électricité ou à celui des installations industrielles qui ont besoin de chaleur ou de la vapeur à haute température.

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Est-il alors plus économique de construire un grand réacteur ou plusieurs plus petits (concept connu sous le nom d'économies d'échelle par rapport aux économies de taille) : cette question restera ouverte jusqu'à ce que davantage de centrales de démonstration soient construites et que le coût total de chaque approche soit mieux compris. Le réacteur Westinghouse Advanced Passive 1000, qui a été approuvé, construit et mis en service avec succès, est bien placé pour d'autres déploiements aux USA. Par contre, l'incertitude entourant diverses technologies de SMR et microréacteurs nécessitera une approche fondée sur des jalons industriels pour faire progresser le développement de quelques technologies candidates, quitte à les arrêter si un jalon ne donne pas satisfaction. On évite ainsi le surinvestissement dans les concepts qui ont le moins de chance de réussir au vu du jalon pas trop bien réussi.

Alignement de tous

La construction d'une installation nucléaire est une entreprise incroyablement complexe avec une large palette de contraintes en matière d'approvisionnement, de sûreté, de sécurité et de régulation. Sans collaboration précoce et étroite entre les industriels, les opérateurs et les régulateurs, sans capitaliser sur des maquettes, des jumeaux numériques et des tests, cela ne marchera pas. Il faudra aussi des incitants pour tous de sorte que ceux qui contribuent aux investissements, prennent des risques et récoltent les bénéfices soient encouragés à collaborer efficacement, à minimiser les coûts, à résoudre les problèmes et à obtenir des résultats… ensemble. Car aujourd'hui, beaucoup de ceux qui sont en mesure de faire avancer les choses pour accélérer un déploiement attendent que quelqu'un d'autre fasse le premier pas (et assume le plus grand risque).

Les incertitudes en matière de demande énergétique, politique, du coût du combustible et des sources d'énergie alternatives à long terme affectent les décisions pour le lancement de projets de nouvelles centrales nucléaires. Il faut former des consortiums pour collaborer, pour attirer et mutualiser les investissements et partager les risques et les avantages. À cet égard, le gouvernement doit faire le premier pas : c'est inéluctable. Il doit encourager les investissements dans les projets d'énergie nucléaire et réduire le niveau de risque des investisseurs, qu'il soit politique ou financier, au moyen de crédits d'impôt, de garanties de prêts, d'une assurance sur les dépassements des coûts de construction sans stop and go, sans jamais revenir sur cet engagement. La rationalisation des processus d'autorisation sur les différentes matières fédérales et régionales (en matière de sûreté nucléaire ou d'impact environnemental par exemple), d'approvisionnement pour la construction, doit aller dans le même sens et nécessite l'intervention des pouvoirs publics. Et ce ne sera même pas une première puisqu'une telle approche volontariste a été mise en avant pour les investissements en énergie renouvelable.

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Plutôt que de considérer la régulation comme de simples obstacles, elle peut jouer le rôle de facilitateur car tout le monde bénéficiera de la collaboration entre industriels et régulateurs pour réduire les retards, faciliter l'acceptation par le public (nos régulateurs n'ont pas la réputation de laxisme), maintenir les projets sur la bonne voie et, par conséquent, respecter le budget.

Préparer les compétences

L'industrie nucléaire aura des besoins uniques en main-d'œuvre. Dans les phases de construction et d'exploitation, le plus grand besoin de main-d'œuvre est celui en techniciens qualifiés, et pas seulement d'ingénieurs nucléaires mais aussi des mécaniciens, électriciens, soudeurs. Mais attention, en l'absence d'un projet, il est difficile de qualifier la main-d'œuvre nécessaire.

Pour que les projets réussissent, toutes les parties prenantes – collectivités, industriels, gouvernement, régulateurs, fournisseurs et services publics – doivent partager les objectifs d'une énergie décarbonée, abordable, fiable et surtout en suffisance, ce qui est tout sauf assuré ainsi que sur les moyens d'y parvenir. Et là, le nucléaire revient sur toutes les lèvres. Il doit s'agir d'un engagement commun. Au gouvernement d'aligner les astres de notre royaume, comme le préconise l'Académie des Sciences américaine chez eux.


Pour en savoir plus : National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine. 2025. Pathways for New Nuclear Development : Proceedings of a Workshop. Washington, DC : The National Academies Press. https://doi.org/10.17226/29142.

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