En cybersécurité, l'Europe n'est pas condamnée à suivre

Certes, les acteurs américains et asiatiques investissent massivement, et la pression concurrentielle restera forte. Mais lors du forum InCyber de Lille, pour une fois, le sentiment dominant n'était pas celui d'un retard irrattrapable. Plutôt celui d'une course encore ouverte…

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Ce qui manque à l'Europe parfois, ce n’est pas le savoir-faire, mais la capacité à organiser ces compétences dans une stratégie lisible et durable. ©Copyright (c) 2018 pixinoo/Shutterstock. No use without permission.

Une chronique de Roald Sieberath, entrepreneur (Accelerate. AI), investisseur pour Noshaq, professeur invité à l'UCLouvain et l'UNamur.

À Lille, la semaine dernière, on pouvait difficilement ignorer que la cybersécurité est entrée dans une nouvelle phase. Le forum InCyber (que les vétérans continuent d'appeler FIC par habitude) n'est plus seulement un rassemblement d'experts techniques, c'est devenu un rendez-vous où se croisent des industriels de l'énergie, des responsables d'hôpitaux, des opérateurs de transport, des collectivités locales. Autrement dit, des organisations qui n'ont pas choisi de devenir des acteurs du numérique, mais qui ont découvert, parfois brutalement, qu'elles en dépendaient désormais pour fonctionner au quotidien.

Les discussions tournaient souvent autour d'incidents très concrets. Un réseau hospitalier paralysé pendant plusieurs jours après une attaque, une chaîne logistique bloquée parce qu'un prestataire externe avait été compromis, une usine contrainte d'arrêter sa production faute d'accès à ses systèmes de contrôle. Rien de spectaculaire au sens médiatique du terme, mais des perturbations suffisamment coûteuses pour que la cybersécurité cesse d'être perçue comme une ligne budgétaire parmi d'autres. Dans certains secteurs, elle devient presque une condition d'exploitation, au même titre que l'électricité ou la maintenance des machines.

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Un message différent

Dans ce contexte, un message revenait régulièrement dans les interventions de la European Champions Alliance. Il n'était pas triomphaliste, et encore moins naïf, mais il tranchait avec le discours habituel sur le retard technologique européen.

Selon eux, la cybersécurité fait partie des rares domaines numériques où l'Europe n'a pas encore perdu la partie.

Selon eux, la cybersécurité fait partie des rares domaines numériques où l'Europe n'a pas encore perdu la partie. On y trouve des acteurs solides — dans la protection des réseaux industriels, dans la cryptographie, dans la sécurité des identités numériques — et surtout un marché structuré par des exigences réglementaires et opérationnelles qui favorisent les solutions locales.

Lorsqu'un opérateur d'infrastructure critique choisit un partenaire pour sécuriser ses systèmes, il ne cherche pas seulement le prix ou la performance brute. Il regarde aussi la capacité à intervenir rapidement sur site, à comprendre les contraintes juridiques nationales, à dialoguer avec les autorités.

Cette dimension très opérationnelle laisse de la place à des entreprises spécialisées, capables de bâtir une réputation sur la durée, parfois dans des niches très techniques.

Cette dimension très opérationnelle change la nature de la compétition. Elle la rend moins dépendante des effets d'échelle qui ont permis à quelques plateformes globales de dominer d'autres segments du numérique. Elle laisse de la place à des entreprises spécialisées, capables de bâtir une réputation sur la durée, parfois dans des niches très techniques. C'est un terrain où l'expertise accumulée au fil des années compte davantage que la seule puissance financière.

Une architecture

Un autre élément, plus conceptuel mais tout aussi concret, est apparu à travers la présentation du livre "Trusted" , de Pierre Dewez. Ce qui m'a intéressé dans son approche, c'est la manière dont il défend une idée assez simple, mais qui mérite qu'on s'y attarde : la sécurité ne se résume jamais à un produit ou à une technologie. Elle dépend d'une architecture, au sens presque architectural du terme, faite de règles, de processus, de responsabilités et de relations humaines.

Le problème n'est pas l'absence de technologie, mais l'absence de conception globale.

On peut installer les meilleurs outils du marché, multiplier les pare-feu et les logiciels de détection, et rester vulnérable si l'ensemble du système a été pensé comme une juxtaposition de briques plutôt que comme une structure cohérente. définie entre deux équipes. Individuellement, ces choix semblent anodins, mais ensemble, ils créent une fragilité structurelle.

On retrouve cette logique dans beaucoup d'organisations. Elles investissent dans des outils performants, parfois très sophistiqués, mais sans toujours repenser la façon dont les systèmes interagissent entre eux, ni la manière dont les équipes travaillent au quotidien. La sécurité devient alors une accumulation de solutions techniques plutôt qu'un dispositif cohérent. Le problème n'est pas l'absence de technologie, mais l'absence de conception globale.

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Capacité à organiser les compétences

C'est sans doute là que se joue, en partie, l'avenir européen dans ce domaine. L'Europe dispose d'ingénieurs compétents, de centres de recherche reconnus, d'entreprises capables d'innover. Ce qui lui manque parfois, ce n'est pas le savoir-faire, mais la capacité à organiser ces compétences dans une stratégie lisible et durable. La cybersécurité offre une occasion assez rare de corriger cette faiblesse, précisément parce qu'elle touche à des infrastructures essentielles et qu'elle oblige les acteurs publics et privés à travailler ensemble.

Mais à Lille, pour une fois, le sentiment dominant n'était pas celui d'un retard irrattrapable.

Rien n'est garanti, évidemment. Les acteurs américains et asiatiques investissent massivement, et la pression concurrentielle restera forte. Mais à Lille, pour une fois, le sentiment dominant n'était pas celui d'un retard irrattrapable. Plutôt celui d'une course encore ouverte, dans laquelle l'Europe peut avancer si elle accepte de traiter la confiance non comme une abstraction, mais comme un élément concret de son architecture économique.

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