"Le coût d'entretien du château dépasse largement les revenus apportés par le vin"
Depuis sa création, le domaine du Château de Bioul cultive ses vignes dans le respect de l'agriculture biologique.
- Publié le 14-02-2022 à 12h15
- Mis à jour le 15-02-2022 à 15h13

Situé près de la place Vaxelaire, du nom de la famille qui l'a racheté en 1896, le Château de Bioul ne laisse pas indifférent. Construit au XIe siècle sur l'actuelle commune d'Anhée, le bâtiment principal a été rénové et agrémenté d'autres ailes au fil des siècles pour devenir l'ensemble harmonieux que l'on peut voir aujourd'hui. A présent, c'est surtout pour son vignoble et son vin que l'on vient au Château de Bioul. Avec son mari Andy Wyckmans, Vanessa Vaxelaire dirige le domaine depuis qu'ils ont décidé de changer de vie et de se lancer dans la viticulture au château familial, après avoir quitté leur travail respectif à Bruxelles.

Par cette matinée froide et ensoleillée de février, la maîtresse des lieux nous fait d'abord entrer dans la cours du château, puis nous emmène directement côté parc, pour nous montrer... ses vignes. En 2009, Vanessa et Andy ont planté 12 hectares, dont certaines parcelles conçues en partenariat avec un paysagiste.
A l'époque, une poignée de vignobles belges commence à se faire connaître, comme le Vignoble des Agaises (cuvée Ruffus) ou celui de Genoels-Elderen. Mais le business est naissant. "Notre particularité est que nous n'avons pas voulu 'refaire du français', confie Vanessa Vaxelaire, patronne du domaine. Nous avons toujours visé une identité belge dans le vin". Le couple voyage en région de Champagne, en Autriche et en Suisse pour s'informer avant de développer son propre breuvage. "Dans les vignes du nord, où il fait froid et humide, les maladies se développent facilement et donc les domaines que nous avons visités utilisaient souvent beaucoup de traitements chimiques. Ce n'était du tout la direction que nous souhaitions prendre", appuie Mme Vaxelaire qui nous emmène nous réchauffer à l'intérieur, dans la grande salle prévue pour les dégustations et dont la vue donne sur le parc.
Les cépages "interspécifiques", une particularité belge
En 2008, Vanessa et Andy rencontrent Philippe Grafé, pionnier du secteur viticole, premier au monde à planter 100 % de cépages dits "interspécifiques" (aussi appelés multirésistants en France) dans son Domaine du Chenoy. Là, le couple est conquis. C'est décidé, le Château de Bioul utilisera les cépages interspécifiques. Développés dans les laboratoires d'agronomie allemands et suisses, ils sont conçus pour mieux s'adapter aux conditions climatiques plus fraîches et humides, donc à la météo belge, et pour mieux résister aux maladies et mûrir plus rapidement. Le couple de vignerons utilise aujourd'hui huit cépages spécifiques sur la cinquantaine qui existent.

Solaris, Souvigner gris, Pinotin, Cabaret Noir, Cabernet Blanc, Johanniter... Ces noms ne vous disent peut-être rien, pourtant, ils composent une grande partie des vin belges. "L'originalité, et ce qui rend les vins belges uniques, c'est la combinaison entre notre sous-sol et ces cépages particuliers qui apportent aux breuvages un côté plus 'vineux'. Chaque vigneron élabore son propre assemblage", décrypte Gérald Servais, patron de la cave Vins Pirard à Gerpinnes et professeur d'œnologie.
En outre, les cépages interspécifiques étant plus résistants, ils permettent de limiter l'influence des aléas climatiques et de faire du bio plus aisément. Ainsi, depuis sa création, le domaine du Château de Bioul cultive ses vignes dans le respect de l'agriculture biologique. Un savoir-faire illustré par le label officiel depuis 2017. Au-delà de la conviction écologique et gustative, le bio permet aussi au domaine et à ses pairs de se démarquer de la concurrence des vins de la zone du Rhin moyen et du Grand-Duché de Luxembourg. "Environ 50 % des vignobles belges seraient sur du bio aujourd'hui", précise Eric Boschman, premier sommelier de Belgique 1988 qui nous accompagne pendant la visite du domaine. A noter que l'on trouve également de plus en plus de projets d'agroforesterie (culture en paralèlle de vignes et de pommiers par exemple) et d'éco-pâturages (entretien des sols par les animaux).
Des saisonniers d'abord belges puis roumains
Mais revenons au Château de Bioul. Les premières bouteilles sortent en 2012 et l'exploitation atteint sa vitesse de croisière en 2015 : environ 50 000 bouteilles produites chaque année. Vendues en moyenne à 10 euros l'unité, elles sont pour un tiers effervescentes (blanc et rosé) et pour deux tiers du vin tranquille (dont 90 % de blanc, le rouge ne pouvant être réalisé que lors des années les plus chaudes, NdlR). Les ventes sont réalisées à 80 % à destination des petits cavistes partout en Belgique, des particuliers sur place et de certains établissements de l'horeca qui font leur demande en direct. La société viticole emploie aujourd'hui cinq personnes à temps plein, et environ 200 saisonniers, d'abord belges puis venus de Roumanie en raison de la période du Covid. Dans le futur, ce sera 50-50.

"Nous sommes rentables - mais pas super rentables - depuis 2019, précise Vanessa Vaxelaire. Nous ne perdons plus d'argent mais nous n'avons par encore récupéré nos pertes, c'est-à-dire le million d'euros investi au début du projet pour construire le chai et planter les vignes, alors que nous n'avions par encore de ventes les quatre premières années". La viticultrice nous confie dans la foulée les difficultés rencontrées pendant la "gelée noire" (gel et vent combinés) de 2017, qui a divisé la production par deux ; ou plus récemment lors de 13 nuits de gel en 2021, ainsi que les inondations de juillet et l'arrivée du mildiou, qui ont détruit 70 % des récoltes... Seulement 15 000 bouteilles sont sorties des cuves au lieu des 50 000 habituelles.
Un œnotourisme "convaincant"
Face à ces difficultés météo, et aux frais colossaux d'entretien du château repris en 2018 aux parents de Vanessa, le couple a choisi d'élargir ses activités. "Le coût annuel d'entretien du château dépasse largement les revenus apportés par le vin", note la patronne. Le domaine a donc décidé, comme beaucoup d'autres dans le pays, d'ouvrir aux touristes. Vanessa Vaxelaire nous emmnène alors dans le "petit" musée entièrement conçu et réalisé par Andy. Une quinzaine de pièces se succèdent sous les combles, racontant l'histoire de la famille Vaxelaire, célèbres commerçants à l'origine des Grands magasins Bon Marché et de la chaîne Quick, premier établissement de restauration rapide introduit en Europe. Activités interactives, vidéos, objets, les outils didactiques sont nombreux pour comprendre le développement du domaine, la fabrication du vin et notamment la démarche de biodynamie mise en place au Château de Bioul. En effet, depuis 2018, la totalité de la production est réalisée en biodynamie, par exemple en suivant le calendrier lunaire ou en utilisant des eaux dynamisées enrichies de plantes ou de bouse de vache à pulvériser sur les vignes. La visite se clôture par un passage au-dessus des cuves et une dégustation, bien sûr...

A côté de ce parcours "Made in Bioul" ouvert de Pâques à septembre, le couple organise des piques-niques dans le parc, des dégustations accompagnées de planches apéritives, des séminaires et des petits mariages. "De plus en plus de vignobles prennent ce genre d'initiative et le résultat est là car cela attire du monde. L'avantage de vendre directement sur place est que nous évitons les frais de distribution, toute la marge est pour nous", conclut Vanessa Vaxelaire, qui nous raccompagne sur le parking que l'on imagine plein à craquer à la belle saison.
"Ils ont réussi à développer une offre d'œnotourisme de façon convaincante", met finalement en lumière Eric Boschman.