Le Hezbollah ouvrira-t-il un deuxième front contre Israël depuis le Liban ? "Il pourrait se voir obligé d'intervenir pour alléger le front de Gaza"
Au Liban, où les regards sont braqués sur le Hezbollah, les craintes d'un embrasement restent vives.
- Publié le 10-10-2023 à 17h30
- Mis à jour le 10-10-2023 à 17h34

Le Hezbollah libanais, ennemi juré d'Israël, se joindra-t-il au Hamas dans l'offensive lancée le 7 octobre contre l'État hébreu ? Au Liban, cette question suscite les craintes d'une escalade incontrôlée parmi la population qui scrute avec inquiétude les images sanglantes en provenance de la Bande de Gaza.
Par deux fois déjà depuis le début de l'attaque "Déluge d'al-Aqsa" lancée par le Hamas, les Libanais ont cru le pire arriver. D'abord dimanche à l'aube, quand le Hezbollah a tiré des obus et roquettes sur trois positions fortifiées du secteur disputé des Fermes de Chébaa et du Mont Hermon, s'attirant une réplique de l'armée israélienne, sans faire de victime. Un "message" adressé par le Hezbollah à son ennemi israélien, "en signe de solidarité avec la résistance palestinienne" comme l'expliquera Hachem Safieddine, un haut responsable du parti, quelques heures plus tard, lors d'une manifestation organisée dans la banlieue sud de Beyrouth. Le Hezbollah "ne restera pas neutre" dans le conflit en cours, a-t-il en outre souligné. Depuis la précédente guerre de Gaza, en mai 2021, le Hamas palestinien comme le Hezbollah se coordonnent — au moins en matière logistique — au titre de "l'unité des fronts" contre Israël, comme l'a régulièrement rappelé le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah.
La situation s'est de nouveau crispée lundi après-midi, quand Israël a bombardé pendant de longues heures les abords des villages frontaliers de Aïta el-Chaab et Dahira, dans la partie occidentale du sud-Liban, après une tentative d'infiltration en provenance du Liban de "plusieurs suspects armés" selon l'armée israélienne. Très rapidement, le Hezbollah a démenti son implication, tandis que les Brigades al-Qods, la branche armée du Jihad islamique palestinien ont revendiqué l'opération en fin d'après-midi. Trois de ses combattants ayant trouvé la mort dans les frappes, le Hezbollah a toutefois effectué des "représailles préliminaires" en soirée, visant cette fois deux casernes israéliennes au moyen de missiles guidés et d'obus de mortier. Et ce mardi, de nouveaux tirs de roquettes étaient à nouveau signalés par la Finul (la Force intérimaire des Nations unies au Liban), cette fois depuis Naqoura à la pointe sud du pays.
Des tirs symboliques ?
"Le Hezbollah effectuera de temps en temps des tirs symboliques, comme dans les fermes de Chébaa, auxquels Israël répond en frappant des zones vides et ça s'arrête là. C'est une chorégraphie que l'on connaît depuis 15-20 ans", estime Joseph Bahout, directeur de l'Institut Issam Farès pour les politiques publiques et les affaires internationales à l'Université américaine de Beyrouth. Des réponses calibrées et contenues, comme c'est régulièrement le cas depuis la fin de la guerre de 33 jours qui avait opposé le Hezbollah à Israël durant l'été 2006, qui écarteraient donc, pour l'instant, une escalade à la frontière. Ces brusques accès de fièvre ont toutefois conduit les États-Unis à mettre en garde lundi soir le mouvement chiite de ne pas ouvrir un deuxième front contre Israël en prenant la "mauvaise décision", selon des propos d'un haut responsable américain à la défense.
Une éventuelle participation du Hezbollah au conflit pourrait avoir des répercussions dramatiques sur le Liban, embourbé dans une grave crise économique depuis 2019 et paralysé politiquement par un vide de l'exécutif depuis octobre 2022. "Tant que la situation reste dans cette configuration, le Hezbollah ne souhaite pas d'escalade sur le front libanais, car la situation dans le pays ne lui permet pas de rentrer dans une telle aventure, ce serait un coup énorme qu'il n'a pas envie de porter au niveau intérieur", assure Joseph Bahout, qui souligne que l'objectif premier du mouvement chiite est avant tout "de remettre la question palestinienne au premier plan au moment où il y a des normalisations avec les pays arabes". "Même si le Hezbollah est très impliqué dans ce qui se passe à Gaza, indirectement au niveau du conseil, de la stratégie, il veut laisser le Hamas en première ligne et celui-ci y a intérêt aussi pour se hisser en acteur principal de la cause palestinienne", juge-t-il, écartant une guerre régionale. "Sauf si l'Iran a d'autres calculs, ce que je ne crois pas".
Beaucoup à perdre, mais rien n'est exclu
Le politologue relève par ailleurs que "depuis l'accord sur la frontière maritime du 27 octobre 2022 (sous médiation US, NDLR) et le début des explorations pour l'extraction de gaz en Méditerranée, Israël comme le Hezbollah auraient beaucoup à perdre en cas de guerre".
Ce statu quo très volatil pourrait toutefois évoluer dans les jours ou les semaines qui viennent, en fonction de la situation dans les territoires palestiniens, comme l'explique le général à la retraite Amine Hoteit, qui avait dirigé la délégation libanaise pour le tracé de la Ligne bleue en 2000. "Si Israël devait opter pour une incursion terrestre visant à occuper Gaza, mettant en jeu l'existence du Hamas, où s'il détruit les infrastructures (l'enclave) comme il l'avait fait en 2006 dans la banlieue sud de Beyrouth, l'intervention du Hezbollah serait alors mise sur la table", affirme-t-il. Tous les scénarios restent donc ouverts. Joseph Bahout estime que le "Hezbollah pourrait se voir obligé d'intervenir pour alléger le front de Gaza, si cela tourne à la boucherie totale, que les Israéliens y pénètrent ou la réoccupent".
