Les victimes israéliennes remontées contre leur gouvernement: "C'est comme si, psychologiquement, le Hamas avait déjà gagné"
Désormais réfugiées dans des hôtels, les victimes israéliennes du Hamas regrettent l'inaction de leur gouvernement. "C'est comme si, psychologiquement, le Hamas avait déjà gagné : ils ont repoussé la frontière" dit l'une d'elles.
- Publié le 09-10-2023 à 22h05
- Mis à jour le 10-10-2023 à 09h18

Tout le monde vient parler à Ahuva Ilan, 77 ans, dans le hall de l'hôtel de luxe Leonardo Plaza à Ein Bokek, lieu de villégiature plongé dans le silence désertique, sur la rive israélienne de la mer Morte. Elle a toujours le sourire, mais c'est trompeur : comme les 250 habitants de son kibboutz, Kisufim, frappé samedi de plein fouet par l'offensive sans précédent du Hamas, elle fait face aujourd'hui à une nouvelle réalité.
Ahuva Ilan se souvient, lorsque samedi les sirènes ont retenti. "On est habitués. Dans le reste du pays, les bunkers servent parfois de fourre-tout. Ici, ils sont bien équipés. Nous nous sommes réfugiés, nous avons tout fermé à clé, et on a entendu les salves de roquettes" raconte-t-elle. "Et puis tout de suite après, on a entendu les tirs. Quelqu'un est rentré dans la maison, ils ont essayé d'enfoncer la porte. On les a entendus fouiller partout, et s'installer dans le salon".
Cela a duré de longues heures, rendues encore plus pénibles par la coupure de l'électricité et du réseau téléphonique vers 14h. Puis finalement, Ahuva et son mari Shlomi ont été libérés et évacués par l'armée israélienne, vers 3h du matin. "Tout le monde n'a pas eu notre chance" dit Ahuva. Sa belle-fille, Galit Dan, a perdu sa mère et sa fille, disparue ensemble dans le tourbillon de l'offensive du Hamas dans le kibboutz de Nir Oz, un peu plus au nord. "Cela fait plus de 48 heures que je n'ai plus de nouvelles" dit cette professeure de théâtre. "Et le gouvernement dans tout ça ? Rien. On doit s'organiser tout seuls."
Galit multiplie les entretiens avec la presse internationale. "Je leur parle parce qu'il faut bien que je fasse quelque chose. Autrement, je m'effondrerais dans ma chambre, je pleurerais tout le temps" explique-t-elle. "Honnêtement, je ne sais pas si je pourrais revenir à Kisufim. C'est comme si, psychologiquement, le Hamas avait déjà gagné : ils ont repoussé la frontière" soupire encore Galit.
En attendant, Israël mise encore sur la force, faisant appel à plus de 300 000 réservistes et imposant un siège intégral sur la bande de Gaza. Et le Hamas de répondre : lundi soir, il a annoncé qu'un otage serait publiquement exécuté à chaque fois qu'un immeuble serait touché dans Gaza.
Encore des tirs lundi après-midi
En attendant, la situation sur le terrain reste tendue. A Sderot, ville collée au nord de la bande de Gaza, on entendait encore des tirs lundi après-midi. "On nous dit que c'est libéré, mais en même temps on nous dit qu'il y a peut-être encore des Hamasnikim. On ne sait plus quoi penser" dit Avshalom Krispel. La police et les soldats patrouillent en véhicules blindés, la mitraillette à la fenêtre. Sur la route, en allant vers le sud, on croise encore des voitures calcinées, parfois tombées dans le fossé. Des colonnes de blindés qui se positionnent.
Un peu plus au nord, à Yad Mordechai, c'est un véritable campement de chars et de transports de troupes qui s'installe. Les télévisions du monde entier y font leurs directs – plus loin, vers le checkpoint d'Erez, la route est bloquée. Juste avant, un corps, noirci, boursouflé, est allongé sur un terre-plein au milieu de la quatre-voies. Il était recouvert d'une couverture de survie, mais maintenant on voit clairement l'homme corpulent, vêtu seulement d'un caleçon rouge, son visage déjà défiguré par la mort. Cela fait au moins 36h qu'il gît là, depuis qu'il a été abattu par les forces israéliennes.
Dimanche soir, dans la nuit sombre, sans lampadaire, le corps faisait figure d'attraction. "On devrait tous leur faire le même sort" a lancé Avishai. Bouclé, énergétique, il est venu d'une colonie au sud d'Hébron pour constater la situation. Il est prêt à aller plus loin : "Donnez-moi un fusil, et j'y vais, moi, dans Gaza. Chacun d'entre nous en vaut dix d'entre eux." A côté de lui, un autre jeune le rabroue – "Ah tu penses que c'est aussi simple que ça ? Tu es déjà allé dans un village arabe ? Je veux t'y voir, tiens. Tu seras juste pris en otage comme les autres." Un officier de Tsahal dans une voiture banalisée les alpague : "Qu'est-ce que vous faites là ? Vous ne savez pas qu'il y a encore des terroristes dans le coin ? Vous voulez mourir ou quoi ?" Les jeunes Israéliens s'écartent, laissant le corps inerte à son silence, et leurs diatribes aux réseaux sociaux.
À Yad Mordechai, c'est un véritable campement de chars et de transports de troupes qui s'installe. Les télévisions du monde entier y font leurs directs
